Entretien avec Élisabeth Badinter

« Il faut en finir avec le mythe de la bonne mère, cette exception rarissime »

Publié le 20/03/2010
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?Bolo bolo bolo bolo bolo. Déjà du temps d’Hippocrate, mû par une irrésistible envie d’aller voir ailleurs, il se frotte aux malheurs du monde. Et fréquente les princes. Pour les servir, voire se servir. Ce mouvement depuis n’a pas cessé. Entre la médecine et la politique, la liaison peut être dangereuse, voire fatale. Ivan le Terrible en est un exemple probant. Au-delà du principe humanitaire, la médecine peut se transformer en arme de conquête comme lors de la colonisation. Dans ce voyage au long cours, Anne-Marie Moulin* promène le lecteur loin, toujours plus loin, jusqu’au royaume d’Afghanistan, au XIXe siècle. Et nous fait découvrir des aventurières étonnantes, lumineuses comme le Dr Lillias Hamilton. Bénéfice secondaire, ce retour vers le passé une fois de plus éclaire le présent et le « grand jeu » auquel se prêtent aujourd’hui les grandes puissances. Entre le portrait, l’anecdote et la réflexion, ce long parcours dans le temps et l’espace écrit d’une plume élégante et claire transporte le lecteur vers des pays lointains. Avec au final, l’air de rien, une méditation sur le caractère universel de la médecine. Le plus beau métier du monde ?
Décision Santé. Entre l’Infant de Parme, L’histoire d’une éducation au XVIIIe siècle et Le Conflit, on a l’impression que l’histoire se répète. L’éducation d’un côté, la culture ou la raison de l’autre, plient devant l’éternel retour du naturalisme.

Élisabeth Badinter. Si l’idéologie naturaliste a opéré cette percée sur le devant de la scène, c’est à la suite de l’effroyable crise économique que nous traversons. Elle a conduit les femmes à se poser de nouvelles questions. A-t-on poursuivi des chimères dans les années soixante-dix et quatre-vingt ? N’avons-nous pas été trop happés par le consumérisme ? La crise économique n’a pas seulement permis la remise en cause de la gestion du quotidien. Mais elle a été également à l’origine d’une crise idéologique.

D. S. Mais ce couple action-réaction n’existe-t-il pas en permanence dans l’histoire des idées ?

E. B. Certes. Cela renvoie au descriptif de l’histoire des hommes. On accomplit trois pas en avant puis deux pas en arrière. En ce qui concerne les femmes, la crise a réinstallé au centre de la question féminine la maternité. Dans les années soixante-dix, être femme et mère soulevait une tension. Désormais, elle crée un conflit. La femme a de plus en plus de difficultés à poursuivre ses intérêts personnels, à mener à bien son ambition qui n’ont rien à voir avec la maternité. Alors que le monde professionnel est plus rude, la barque des devoirs maternels s’est gonflée comme une outre. Trois réactions sont apparues. Chez certaines mères, la réaction a alors été de rester au foyer pendant les trois premières années pour élever leur enfant. Une autre tendance, observée en Allemagne notamment, s’est traduite par le refus de faire des enfants. La majorité s’est efforcée de négocier entre les deux. Ces femmes m’intéressent. Elles s’efforcent de défendre leur indépendance, et à la fin, ployant sous les charges, parfois craquent.

D. S. Le livre brosse toutefois un procès à charge des médecins qui seraient à la solde de la réaction.

E. B. Vous tirez un peu mon propos. Je ne cite pas de chercheurs ou médecins qui soient libéraux. Tout simplement parce qu’ils n’estiment pas nécessaire d’écrire dans un article « Femmes, faites ce que vous voulez ». Je confesse que j’ai découvert les études de Michaël Kramer sur l’allaitement réalisées en Biélorussie, alors que le livre était déjà sous presse. Je n’instruis pas un procès au corps médical. Je m’adresse surtout aux spécialistes de la petite enfance. Il est vrai que je suis en colère contre l’autorité dont ils usent pour nous asséner des conseils contradictoires tous les vingt-cinq ans. On peut prendre mille exemples comme les consignes pour éviter la mort subite du nourrisson, la prise de biberons à heures fixes. Or, ce type de propos est extraordinairement traumatisant pour les jeunes mères. Je souhaitais rappeler aux mères que les médecins sont certes les mieux placés pour dispenser l’information. Mais leurs messages ne doivent pas être reçus comme une loi divine.

D. S. Au-delà des spécialistes de l’enfance, il y a aussi ceux qui s’expriment au nom de la santé publique et distribuent sans compter interdictions et injonctions de toute nature.

E. B. Sûrement. Mais lorsque l’on étudie l’histoire des pratiques médicales autour de la petite enfance, on est frappé par la force des oukases lancés par les médecins. S’est toutefois greffé un phénomène qui n’existait pas avant, à savoir la judiciarisation de la médecine. L’idée d’un échec de la médecine est désormais inacceptable. Cela peut entraîner chez le corps médical un surcroît de prudence et l’application du principe de précaution. D’où peut-être ces interdictions absolues autour de l’alcool chez la femme enceinte. Il n’y a pas là, la moindre nuance.

D. S. Un principe de précaution peut-être – mais aussi ajouteraient les héritiers de la pensée de Michel Foucault – une société qui érige le contrôle comme instrument de pouvoir.

E. B. Pas seulement les héritiers de Foucault. L’infantilisation des adultes est un processus que nous entretenons nous-mêmes. Il signe l’abdication de notre raison personnelle, de notre bon sens, à la manière de Descartes. Puisque nous n’avons plus confiance en nous, nous nous adressons à l’auctoritas, le sachant. Cela se conclut par la soumission sans réflexion. Ces observations dépassent bien sûr la seule sphère médicale.

D. S. Dans le même temps, le médecin a pourtant perdu beaucoup de son prestige, de son pouvoir.

E. B. Peut-être. Le cas est identique pour le professeur. Il y a là une perte sociale, collective mais pas toujours individuelle. Désormais, le respect se gagne non plus par la maîtrise d’un savoir mais par la détention d’un capital ou d’une notoriété. Mais dans le cabinet d’un médecin, comme patient, on continue à se soumettre.

D. S. Y-a-t-il un risque de retour à une société pré-soixante-huit ?

E. B. J’ai écrit ce livre parce que j’ai été saisie d’une crainte, celle d’un changement de modèle; même en France qui pourtant résiste. Au XVIIIe siècle, en l’espace de quarante ans, l’idéologie rousseauiste pour des raisons démographiques a été adoptée par l’ensemble des responsables d’alors, pour imposer un nouveau paradigme aux femmes. Ce corpus a été entériné par la Révolution française qui a renvoyé les femmes à la maison, avec l’ordre d’y rester. Quels arguments ont alors été invoqués pour justifier ce retour au foyer ? Celui de la nature qu’il fallait retrouver en soi-même. Lors de la publication de L’Amour en plus il y a 30 ans, j’avais signalé le risque d’une remise en cause possible, à l’occasion d’une crise économique ou d’une grande guerre. Aujourd’hui, on assiste à un repli sur les valeurs antérieures. C’est la conjonction de discours différents qui nous renvoie au primat de la nature. Le féminisme naturaliste renforce le discours des écologistes radicaux, celui des éthologues.

D. S. La Révolution française n’est pas émancipatrice pour les femmes ?

E. B. C’est une époque épouvantable pour la condition des femmes. Certes, elles sont entrées en politique. Mais elles en sont sorties bien vite. Le destin de ces premières femmes militantes se termine toujours de manière dramatique au nom de Jean-Jacques Rousseau qui, dans L’Émile, invitait les femmes à « Rester dans vos maisons comme les nonnes dans les couvents ». On peut citer les discours du 30 octobre 1793, où les hommes expliquent pourquoi il est hors de question d’accorder le droit de vote aux femmes, et qu’elles devaient rentrer chez elles pour assumer les taches domestiques. Ces propos que j’ai publiés dans un livre Paroles d’hommes sont représentatifs de l’idéologie des hommes de 1793.

D. S. Mais la contraception, l’IVG sont-elles menacées ?

E. B. L’IVG est menacée, non pas par le discours officiel, mais silencieusement. On ferme sans bruit des centres d’orthogénie. Face à ce mouvement, il s’agit de réintroduire cette question dans le débat politique. Les femmes doivent peser au moment des élections et exiger le maintien des structures existantes. Le discours féministe est inaudible. Ses deux branches sont tellement antithétiques qu’elles ne peuvent se mettre d’accord, sauf sur un point, les femmes victimes.

D. S. Quelles sont ces deux branches ?

E. B. Les universalistes et les différentialistes. Nos deux discours s’annulent. La cause des femmes n’est plus unifiée. Nous avons des intérêts différents, parfois conflictuels. Aujourd’hui, nul ne peut parler au nom des femmes. Ce qui était encore possible dans les années soixante-dix, au moment où triomphait la cause universaliste qui avait pour enjeu l’égalité des sexes. Au début des années quatre-vingt surgit un autre féminisme. Certes, tous les objectifs n’avaient pas été atteints. Certains groupes de femmes estiment alors qu’on avait fait fausse route. La spécificité féminine avait été occultée. On ne parviendrait pas à l’égalité en invoquant la ressemblance des sexes. Comment procéder ? Il s’agit de revenir à la notion de nature féminine, l’exaltation de la maternité comme pouvoir et morale. Les femmes potentiellement mères sont porteuses d’un autre comportement dans la sphère sociale qui définit un type de morale maternaliste, l’égalité dans la différence. De là vient le concept de parité auquel je me suis farouchement opposée. Oui, le féminisme est aujourd’hui un échec.

. S. Mais pas la situation démographique en France. Le taux de natalité est l’un des plus élevés en Europe.

E. B. Dans le même temps, c’est le pays européen où le taux d’activité professionnelle des jeunes mères est le plus élevé. Comment expliquer ce paradoxe apparent ? Tout simplement, c’est l’hypothèse soulevée dans ce livre, parce qu’une moins grande pression pèse sur ces femmes. Et cela participe à notre héritage historique, culturel. Dès la fin du XVIIe siècle, la société française estime légitime qu’une femme soit épouse avant d’être mère, accomplisse ses devoirs mondains, sociaux et mère. Le regard porté par les pays étrangers était déjà scandalisé et qualifiait les Françaises de mères indignes. Deux cents ans plus tard, lorsque je me rends en Allemagne pour la traduction de L’Amour en plus en 1981, on me regarde comme une mauvaise mère, parce que j’avais confié mes trois enfants à une étrangère. Or, la mise en nourrice est une exception dans toute l’Europe, qui était acceptée par toute la société. Cet aspect libéral de la société française à l’égard de la maternité explique la moindre pression exercée à l’encontre des femmes. Aujourd’hui encore, une femme n’est pas condamnée parce qu’elle retourne travailler après son congés de maternité. En cas de carence de places de crèche, c’est l’État qui fait figure d’accusé. Quel serait le modèle ? On peut citer la crèche Babilou, à Fontenay-sous-Bois, ouverte 24 heures sur 24, exemple d’une vraie politique en faveur des femmes.

D. S. Que peut-on alors conseiller aux futures mères en matière d’allaitement ?

E. B. Cela est très simple : « Madame, faites comme vous le sentez. » Pour certaines femmes, c’est une source d’épanouissement. Elles retrouvent cet aspect de mammifère fusionnel, d’animal avec leur petit. Pour d’autres, en revanche, c’est une épreuve. Elles préfèrent donner le biberon. Chaque attitude est respectable. Il ne faut en aucun cas culpabiliser le choix des mères qui relève d’une décision intime, privée. On n’a pas à pratiquer l’intrusion. Le mot d’ordre serait « liberté absolue ».

D. S. Quel serait le profil d’une bonne mère aujourd’hui ?

E. B. Du point de vue de la mère, c’est la femme qui arrive à faire la juste part entre les besoins de l’enfant et les désirs de la femme. Du point de vue de l’enfant, c’est celle qui est au juste milieu. Comme le disait Claude Levi-Strauss, il faut trouver la bonne distance, ni trop proche, ni trop lointaine. Cela a l’air de rien. Mais c’est tout un art. Rares sont les mères qui arrivent ensuite à s’adapter aux différents âges de l’enfant. C’est un petit miracle. Cela ne s’apprend pas. Il faut peut-être en finir avec le mythe de la bonne mère, cette exception rarissime. Il faut se résoudre à admettre notre faillibilité et à faire ce que l’on peut.

* Le conflit, la femme et la mère. Edition Flammarion. 272 p. 18 euros.

L’infant de Parme. Edition Fayard. 159 p. 12 euros.

Propos recueillis par Gilles Noussenbaum

Source : Décision Santé: 263