LA POLÉMIQUE entre Luc Montagnier et Robert Gallo sur la découverte du LAV (Lympho-Adenopatic Virus), alias HTLV-3 (Human T Lymphotopic Virus), alias VIH, restera dans les annales comme la première controverse scientifique conclue par un accord politique à l'amiable. En mars 1987, en effet, à la demande des Américains, les administrations Reagan et Chirac concluent un accord aux termes duquel Diagnostics-Pasteur pourra commercialiser son test aux Etats-Unis, les royalties du test américain étant partagées à 50 % entre les deux pays. Dans la foulée, les deux pays créent une fondation franco-américaine sur le sida, alimentée par 80 % des revenus du test. Et pour bien signifier qu'il s'agit là d'un nouveau départ, on abandonne l'appellation française de LAV, et sa contrepartie américaine de HTLV-3, au profit de la dénomination de VIH.
Aujourd'hui, après l'enquête menée en 1990-1991 par l'Office for Scientific Integrity du NIH (National Institute of Health), chacun sait que le virus HTLV-3, cultivé dans le laboratoire de Gallo à la fin de 1983, et dont le chercheur annoncera triomphalement la découverte en avril 1984, était bien le LAV découvert un an plus tôt à l'Institut Pasteur, et dont des échantillons avaient été adressés outre-Atlantique en juillet et septembre 1983.
Réconciliation.
Contamination accidentelle des cultures américaines, ou malversation pure et simple ? La réponse est laissée à l'appréciation de chacun. On sait seulement que les conclusions de l'OSI tendent à blanchir Gallo, pour faire porter le chapeau à son assistant, Mikulas Popovic, et que Montagnier et Gallo se sont fraternellement réconciliés en 2002, autour d'un programme international de lutte antivirale. Quant aux mérites respectifs, s'il est parfaitement clair que le VIH a été découvert à l'Institut Pasteur, il est aussi admis que c'est aux Etats-Unis qu'ont été développées les techniques de culture virale sur lignées cellulaires permanentes, indispensables à une étude du virus. Dans ces conditions, fifty-fifty peut être considéré comme raisonnablement équilibré.
Il reste l'attitude critiquable des autorités américaines jusqu'en 1987. C'est en juin 1985 que l'Office américain des brevets accorde une licence sur les tests à Gallo. Et à Gallo seul. Outre le prestige, les conséquences financières ne sont pas négligeables, puisqu'on parle de 300 000 dollars de revenus annuels procurés à Gallo par le test, et de plusieurs millions de dollars au gouvernement américain. L'Institut Pasteur, qui estime disposer de l'antériorité, attaque cette décision en justice. De plaidoirie en plaidoirie, l'affaire traîne. Pourtant, les archives, exhumées lors de l'enquête de l'OSI, montrent que, dès 1985, de sérieux doutes taraudaient les Américains eux-mêmes. Pour ne citer qu'un exemple, alors même que Gallo soumettait sa demande de brevet, un rapport était demandé à son patron, Peter Fishinger, lequel rapport falsifiait purement et simplement les dates, faisant remonter la première identification du virus par Gallo à 1982... Problème : ce rapport, apparemment très favorable au chercheur américain, était accompagné d'une note, confidentielle, elle, adressée au Department of Health, dans laquelle Fishinger émettait des réserves explicites sur l'intégrité scientifique de son subordonné.
Parallèlement, l'industrie, Abbott en l'occurrence, multipliait les pressions pour évincer tout concurrent potentiel du marché américain, et, si possible, mondial. On sait que les premiers tests, développés quasi simultanément par Abbott et Diagnostics-Pasteur, durant le premier semestre 1985, n'ont été rendus obligatoires en France qu'au 31 juillet 1985, conduisant au drame du sang contaminé. Ce que l'on sait moins, c'est qu'Abbott se livrait simultanément aux Etats-Unis à un lobbying acharné pour obtenir le monopole – alors même que son test produisait davantage de faux négatifs et de faux positifs que celui de Pasteur, comme l'ont montré les travaux de la Croix-Rouge américaine, notamment. Le test Abbott de première génération ne sera d'ailleurs pas autorisé en Grande-Bretagne. Comme le rapportent Philippe Froguel et Catherine Smadja (« le Monde diplomatique », février 1999), le 3 juillet 1985, un dirigeant d'Abbott a sollicité, et obtenu de la FDA, le monopole de son test aux Etats-Unis. La situation perdurera de fait jusqu'à l'accord franco-américain de 1987, malgré de multiples protestations de scientifiques américains, qui savaient le test français supérieur.
Tant en ce qui concerne la paternité de la découverte du VIH qu'en ce qui concerne le partage des royalties du test et l'ouverture du marché américain au test français, il est clair qu'en 1987, la situation américaine devenait intenable. Mais il aura fallu deux à trois ans aux responsables américains pour rectifier le tir. C'est peu et c'est beaucoup. Beaucoup si l'on considère que le simple respect des textes et des usages, en matière de découverte scientifique et de brevet, aurait normalement dû conduire, dès 1984-1985, à l'accord obtenu en 1987 – sinon mieux pour les Français. Peu si l'on considère qu'étaient en jeu des intérêts financiers et industriels considérables, ainsi que le prestige du NIH et de l'un de ses plus brillants chercheurs, et que, face aux intérêts nationaux, les principes peuvent mettre du temps à prévaloir.
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