AVEC LA NOUVELLE LOI du 5 mars 2007, la protection de l'enfance est au coeur des obligations départementales : schéma d'assistance, antenne téléphonique, guide du signalement, pilotage de l'action éducative et partenariat avec les services judiciaires de la jeunesse. Le conseil général du Doubs, particulièrement volontariste en la matière, organise, avec le réseau Idéal et l'Observatoire national de l'enfance en danger, des Ateliers nationaux de la protection de l'enfance à Besançon les 28 et 29 mars*. Pour le Dr Dominique Frémy, du centre hospitalier bisontin Novillars, ce sera l'occasion de témoigner de son activité de terrain, qu'elle conjugue avec la présidence de la commission médicale d'établissement. Pédopsychiatre, elle se bat chaque jour pour que l'enfant déconstruit, l'enfant «défait» sous les violences d'un parent lui-même en souffrance «par héritage», soit reconnu comme victime, de manière qu'il puisse être accompagné sur le chemin de la vie.
Des signalements ayant la force d'expertise.
Membre de la commission Viout, du nom du procureur général de Lyon chargé de tirer des enseignements de l'affaire d'Outreau, le Dr Frémy est un ardent défenseur de la parole des enfants à un moment où «la justice semble pour le moins frileuse à la prendre en compte». «On ouvre de plus en plus le parapluie des classements sans suite si ça sent le roussi, ou quand les auteurs d'abus sexuels sont des mineurs.»«Heureusement, ajoute-t-elle, on voit apparaître des procureurs ou substituts,qui, avant de classer sans suite, enquêtent et prennent langue avec les services sociaux», dit-elle. Au sein du centre de thérapie familial et de victimologie (Ctfv) qu'elle dirige, avec le concours de deux éducateurs, de deux psychologues et d'un infirmier psychiatrique, elle va jusqu'à donner à ses signalements la force d'expertise pour expliquer l'enfer vécu par l'enfant abusé sexuellement et établir clairement le préjudice.
Dès 1993-1994, le service de pédopsychiatrie de Novillars, dont le Ctfv constitue une unité fonctionnelle, a mis en place dans ses locaux un dispositif d'assistance filmé pour l'audition de la jeune victime par la police ou la gendarmerie, ce qui deviendra une obligation légale en 1998. Et la cellule chargée de recueillir les signalements de maltraitance au conseil général, instituée par la loi du 5 mars dernier, existe depuis six ans déjà dans le Doubs, sous la responsabilité d'un médecin, le Dr Françoise Bonvalot, «ce qui facilite la fluidité du signalement et son suivi».
Chaque année, le Ctfv accueille 150 nouvelles familles : un tiers sont adressées par l'école – les victimes, souvent en échec scolaire, ont des troubles associés –, un tiers par les services sociaux et le reste par le corps médical (10 %) et la justice.
Calquée sur le temps de l'action de la justice, la majorité des situations donnant lieu à une saisine du juge, la prise en charge court sur une période qui peut aller de un à trois ans. Dans plus d'un cas sur deux, l'unité du Dr Frémy est à l'origine du signalement, qui prend alors un aspect médico-légal, avec des examens pédiatrique et pédopsychiatrique, voire gynécologique, s'il y a flagrant délit. Elle travaille en collaboration avec le réseau d'accueil des victimes d'agressions sexuelles et de maltraitance du CHU Saint-Jacques de Besançon. Les victimes appartiennent à des milieux sociaux défavorisés, où l'alcoolisme et les violences conjugales assombrissent la vie quotidienne. Et des humiliations en provenance du parent non abuseur peuvent s'ajouter aux souffrances consécutives à l'abus sexuel.Quand l'abuseur a moins de 18 ans, il fait l'objet d'un suivi en ambulatoire dans le cadre du centre de guidance du service de pédopsychiatrie (groupe thérapeutique).
L'histoire de François.
Le Dr Frémy évoque le cas de François, 5 ans, venu avec sa mère. Il affirme avoir été abusé sexuellement par un cousin germain de 14 ans. Le Ctfv s'interroge sur la fragilité du témoignage. Or le père a fait son enquête. Apprenant par François que le fils de son frère lui a demandé une fellation, il se rend chez eux avec le garçonnet pour demander des comptes. Les faits sont confirmés. En règle générale, ce type de «confrontation sauvage» est «formellement déconseillé». Car, face à quelqu'un qui nie, la victime «perd pied», et c'est encore plus délicatlorsqu'un grand-père et surtout un frère sont en cause. L'équipe du Ctfv fait un signalement au procureur de la République, avec copie à l'antenne enfance-adolescence du conseil général du Doubs, «car l'agression est grave». «Adolescent, François aurait été associé à la procédure. Il importe de le protéger (on prend en considération son traumatisme) et d'aider la famille.» Dans des circonstances analogues, si les parents en manifestent la volonté, ils portent plainte de leur côté. De 20 à 30 % le font, mais, souvent, les parents sont «ambivalents».
Au bout de quatre semaines, le Dr Frémy a vu individuellement François à quatre reprises, pendant 1 h 30 chaque fois. Dans un but d'assistance psychothérapeutique, l'enfant est appelé à énoncer les modalités de l'abus. Tout doit être mis à plat pour prévenir des troubles éventuels. Un travail sensoriel contribue à cette prévention. Le thérapeute cherche à faire revivre les odeurs, les couleurs et le toucher. Grâce à une reconstitution par les sens, on comprend comment l'abuseur a pu exercer son emprise, «ce qui donne une clé pour sortir de sa dépendance».
Le dessin fait partie des moyens utilisés. L'attention portée aux raisons et aux modalités de l'abus occupe 45 minutes, puis encore 45 minutes sont consacrées «à ramener la victime à la réalité, à parler de choses qui semblent importantes pour lui redonner de l'énergie». Dans le cas de François, la pédopsychiatre a «pu évaluer que le traumatisme n'est pas majeur. L'enfant présente une forte personnalité, au point de n'avoir jamais fait marche arrière ou gardé le silence». Toutefois, il «n'a pas réalisé la gravité de la fellation», en raison d'un chantage au cadeau de son cousin.
La praticienne apprend que le demi-frère de 8 ans, au courant de l'histoire, demande à son tour à François de lui faire «la même chose». La scène se déroule au moment où le père de l'un, qui est aussi le beau-père de l'autre, entre dans leur chambre. Aujourd'hui, le Dr Frémy le prend en charge, tout comme le couple. L'homme est un violent, qui minimise la portée de ses gestes ; placé dans un foyer dans son enfance, il était à la limite de la délinquance. Son épouse porte des bleus, témoins de coups reçus. Elle-même est issue d'une famille disloquée.
Dans 80 % des affaires traitées par le Ctfv, on retrouve des ingrédients similaires et la répétition d'une génération à l'autre de souffrance porteuse de violence. Après avoir identifié et parfois déminé le terrain familial dans lequel évolue la victime, le centre de thérapie familiale part en quête d'un membre de la famille sur qui s'appuyer en cas de nouvelles difficultés.
Car les rebondissements relationnels ne manquent pasaprès la reconnaissance d'un abus sexuel. Le Ctfv fait aussi appel aux services sociaux. Et, quelle que soit la «porte de sortie», elle ne sera choisie qu'avec l'accord de la famille.
* www.doubs.fr/protectenf/index.php.
Le réseau Idéal, créé en 1985, est une association de collectivités locales qui a pour vocation d'animer l'échange de savoir-faire et de pratiques.
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