En tongs aux urgences de La Seyne

Publié le 13/08/2012
En tong

En tong

Eté 1995, Résidence de la Coudoulière à Six-fours Les Plages, en Provence.

Fin d'après midi, à peine rentré de la plage avec les enfants, moi en short de bain + tee-shirt, salé, sablé, les enfants à la douche, la voisine vient sonner.
« Il parait que vous êtes médecin ?... regardez là bas sur le parking, il y a une vieille dame allongée... il faut que vous fassiez quelque chose ! »

N'écoutant que mon sens du devoir, même si le moment était mal choisi, je descends et rejoins un VSAB avec deux pompiers qui arrive juste. Pas de médecin à bord, celui du Smur de La Seyne-sur-Mer étant, paraît-il, débordé par d'autres urgences.
On ramasse la vieille dame, on la met dans la camionnette et je l'examine : douleurs épigastriques, pâleur, hypoTA, marbrures, bradycardie, vomissements, légèrement encéphalopathe… Heureusement, il trône un appareil à ECG d'avant-guerre avec des électrodes-cupules et je lui tire un ECG : IDM dans le territoire inférieur et peut être droit... un vrai problème quoi !

Je perfuse, je remplis la patiente, trouve du Dobutrex que je dilue dans un flacon et met de l'O2.

Capharnaüm.

Puis la question : « Quand arrive votre médecin ? »
Réponse après un conciliabule radio : « Il est occupé, s’il vous plaît, venez avec nous au CH de La Seyne. On vous ramenera... »

La fille et le gendre de la vieille dame me toisant du regard et m'indiquant qu'ils étaient là pour s'assurer que je faisais "mon boulot".

Coup d'oeil à ma femme, infirmière qui avait gardé les enfants et qui acquiesce bien entendu. Me voila parti en short de bain, tee-shirt, tongs, dans le VSAB vers les Urgences à 5 kilomètres de là.

 À l'arrivée, c'est le capharnaüm, du monde partout, le personnel débordé, des difficultés pour trouver un box où finalement on dépose notre vieille dame qui va un peu mieux.
Les deux pompiers remballent vite, moi j'attends quelqu'un pour transmettre ce que j'ai à dire.
L'IDE me demande si je suis de la famille car ma tenue n'inspire pas confiance. Je lui explique que je suis un réanimateur en vacances et que j'ai médicalisé ce secours en l'absence d'autre ressource. Je lui explique que j'aimerais voir un urgentiste ou un cardiologue et finalement, après de l'attente, je donne l'ECG et mes impressions à un confrère suspicieux vu mon look. Je laisse mes coordonnées professionnelles ainsi qu'à la famille et je me rends compte que nous sommes voisins dans l'immeuble.

Amertume.

Je sors et là, les pompiers me laissent sur le trottoir en prétextant une autre sortie... Vrai ou faux ? Je contacte ma femme, qui prend nos jeunes enfants sous le bras, les met dans la voiture et viens me chercher (une heure aller-retour vus les embouteillages).

Le lendemain, ma femme et moi croisons la famille de la patiente sur le parking de l'immeuble. Ni bonjour, ni merci. Je suis obligé de leur courir après pour avoir des nouvelles : leur maman va beaucoup mieux, heureusement ! Elle a eu une coronarographie.  Pas un mot de reconnaissance,  rien..., surtout pour ma femme et mes enfants qui ont perdu leur temps à cause de mon métier...

Enfin, j'attends toujours en 2012 le compte-rendu d'hospitalisation de cette femme qui a pu arriver vivante à l'hôpital avec mon aide.

Presque 20 ans après, il me reste un goût d'amertume vis à vis, non pas de mon métier, mais de mes congénères...

> Dr Bruno D., médecin réanimateur

Source : lequotidiendumedecin.fr