De notre envoyée spéciale à Lille
U N car rouge, un car violet, un car blanc, en file indienne sur l'autoroute A1. A leur bord, 200 médecins, infirmières, aides-soignantes... d'un groupe de six cliniques du Nord - Pas-de-Calais.
Deux cents personnes sur les 1 000 qu'emploie le groupe au total : la mobilisation est sans précédent. A la clinique lilloise du Bois, un irréductible chirurgien avait bien décidé, envers et contre tous, d'opérer pendant cette journée de protestation. « Il a dû y renoncer au dernier moment, faute d'anesthésiste », raconte, hilare, un administratif.
Emmenés par un directeur général plus que remonté, les professionnels de Lambersart, de Lille ou de la Côte d'Opale parcourent sans hésiter les 200 kilomètres qui les séparent de Paris. Ce ne sont pas des activistes. La dernière fois que la clinique du Bois a mobilisé ses troupes, c'était il y a dix ans, en 1991, et les souvenirs de guerre qui sont échangés sur la route sont pour la plupart assez flous. Untel se rappelle la mise en bière de la médecine libérale, des cercueils précipités dans la Seine. Une autre regrette de ne pas avoir emporté de blouse blanche, contrairement à ce qu'elle avait fait pour sa précédente manif'. La distribution de l'itinéraire du cortège donne lieu à une révision générale de la géographie parisienne. « Ah, c'est là, la place d'Italie ? »,« Mais alors elle est où, la gare d'Austerlitz ? »... Chacun y va de son petit commentaire et surtout, l'échange des numéros de téléphone portable est de mise. Il faut être certain de ne pas se perdre et surtout de retrouver sa place quand viendra l'heure du retour.
La peur des listes d'attente
Dans les autocars, l'ambiance est décontractée mais les inquiétudes ne sont pas dissipées. Si les Flandres se déplacent à Paris, c'est pour demander « un peu d'oxygène » au gouvernement. « L'enjeu est de sauvegarder la qualité de notre travail, d'obtenir les moyens d'investir », résume le directeur général du groupe. Car tous les manifestants en puissance pensent que les pouvoirs publics ont programmé la disparition de l'hospitalisation privée commerciale comme celle de la médecine libérale. Même si elle paraît plus ou moins saugrenue - « Nous soignons plus de 100 000 malades par an, comment peut-on s'imaginer que l'on va se passer de nous ? » -, cette idée est vécue comme une réelle menace. Du fait, par exemple, que les cliniques nordiques sont soumises comme les autres à la pénurie d'infirmières, qu'elles en souffrent d'autant plus qu'elles se considèrent sur ce terrain en situation de « concurrence déloyale » vis-à-vis de l'hôpital.
« Je paie certaines de mes infirmières près de 2 500 francs au-dessus de la convention collective, raconte le directeur général, mais je n'arriverai jamais à leur assurer le même salaire qu'à l'hôpital public. Parce que je paie 23 % de charges alors que le public en paie 15 % ».
Même si, confusément, ils sentent que leur secteur est arrivé « au bout » de ses efforts, tous les occupants des cars n'ont pas les idées aussi claires. Certains se demandent même avec angoisse ce qu'ils vont bien pouvoir raconter si, une fois dans le cortège, un journaliste vient par malheur à leur tendre son micro.
Les médecins, eux, sont prêts à répondre à toutes les questions. C'est contre « les restrictions budgétaires qui ne permettent plus de réaliser une médecine de qualité et d'apporter aux patients toutes les techniques nouvelles », qu'ils partent en guerre. Leurs coups d'épée sont destinés aux « difficultés financières », aux « tracasseries administratives » qui finissent par faire perdre tout son attrait à la profession. « Les réductions d'honoraires » sont pourfendues. Exerçant en clinique, un médecin affirme que, faute de moyens suffisants en personnels, il a dû réduire son activité de 25 %, provoquant la création de listes d'attente de deux ou trois mois pour les malades. Il s'insurge : « Je n'ai jamais sonné à la porte des gens pour leur dire de venir me voir. S'ils viennent, c'est parce qu'ils ont besoin de moi. Or je n'ai plus les moyens de les soigner. Alors qu'on adopte la politique menée par l'Angleterre depuis cinquante ans, c'est bien, mais il faut le dire clairement ! »
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