Auto-traitement : pourquoi certains médecins abusent des médicaments

Publié le 12/10/2013
automedoc

automedoc
Crédit photo : S. Toubon

Un brillant médecin qui abuse du Vicodin pour soulager ses douleurs. C'est l'histoire du Dr House, héros de la série américaine éponyme. De la fiction à la réalité, il n'y a parfois qu'un pas. Dans la vraie vie, les médecins en viennent eux aussi à abuser des médicaments. Les conséquences peuvent être dramatiques pour leur propre santé mais aussi pour celle de leurs malades, lorsque l'excès de médicaments influence leur pratique. L'accès plus facile aux produits pharmaceutiques les expose naturellement à ce genre de dérive.

Pourquoi certains praticiens en arrivent-ils à de telles extrémités ? Des chercheurs de l'université de Floride (États-Unis) et de Bangkok (Thaïlande) se sont penchés sur la question, afin d'y trouver des remèdes. Les résultats de ces travaux sont parues dans l'édition d'octobre de la revue « Journal of addiction medicine ». On peut y lire de nombreux témoignages de médecins. L'étude met en lumière les principales motivations qui les ont conduits à abuser de médicaments délivrés sur ordonnance : lutter contre la douleur physique, contre les troubles psychiques, gérer le stress, satisfaire leur propre plaisir ou encore éviter le syndrome de sevrage.

Détournement de prescription

55 praticiens, dont 94,5% d'hommes, ont participé à cette étude de manière anonyme, sous la forme d'entretiens enregistrés. De nombreuses spécialités sont représentées : généralistes, anesthésistes, chirurgiens, gynécologues... Le recrutement s'est fait au sein des Physician health program, mis en place aux États-Unis, pour aider les médecins en proie à des difficultés d'addiction, de burn out, etc.

La totalité des participants étaient donc déjà suivis pour un problème d'addiction, 84,2% pour consommation d'alcool au cours de leur vie, 71,1% pour un usage de drogues illicites. Pour cette raison, les auteurs de l'étude reconnaissent qu'il est difficile de généraliser leurs conclusions. Mais ils insistent sur la valeur des témoignages recueillis directement auprès des médecins.

« Je suivais un traitement antidouleur, raconte ce praticien. Et j'avais un accès illimité aux drogues… Je prenais un patch de fentanyl et un lollilop de fentanyl [absorption par voie nasale ou orale]. En trois ou quatre jours, vous devenez dépendant… Je veux dire… vous êtes accro. » Certains reconnaissent que, au fur et à mesure de leur addiction, ils font eux-même évoluer la prescription initiale en prenant de nouvelles substances : « J'ai pris des opiacés après m'être cassé la jambe ; c'est à ce moment que cela a vraiment commencé. Après les opiacés, j'ai pris du sirop contre la toux Hycodan et c'est devenu à la fin ma drogue de prédilection. »

La transition est parfois subtile comme l'explique cet autre médecin qui en est venu à détourner une prescription initiale pour calmer son stress : « J'étais enceinte et je cherchais à travailler à temps partiel, à ce moment j'ai eu une sinusite et j'ai commencé à prendre les narcotiques qui m'étaient prescrits. Le passage du traitement de la douleur au traitement de la douleur et du stress s'est fait très subtilement et de manière très piégeante. »

Alcool + Vicodin

Dans certains cas, ces détournements servent à booster les effets d'une autre substance, à des fins euphorisantes : « C'était clair qu'avec un peu de Vicodin et beaucoup d'alcool, l'effet était génial. Et cela m'a permis de moins boire, comme ça je pouvais dire à ma femme : " Regarde chéri, je n'ai pas bu toute la bouteille ce soir. Seulement les trois quarts. Tu vois, je réduis ma consommation." »

À l'inverse, certains praticiens cherchent à contrer les effets d'autres drogues. L'un d'eux explique ainsi qu'il en est venu à prendre du Xanax pour inverser les effets de la cocaïne. Autre cas de figure : éviter le syndrome de sevrage. « Au début c'était pour me relaxer après le travail, explique ce médecin… pour alléger l'anxiété et le stress et la pression. Et puis, alors que j'avais un problème de tolérance au traitement, je me suis rendu compte que si j'arrêtais, je pourrais souffrir du syndrome de sevrage et que je devais prendre le traitement régulièrement juste pour me sentir normal. Juste pour me maintenir. »

Face à ces dérives, les auteurs de l'étude recommandent d'informer davantage les médecins sur les risques de l'auto-traitement en particulier durant la période de formation initiale et tout au long de sa carrière.

En France, une revue de littérature réalisée en 2012 a démontré que l'auto-traitement était une pratique très fortement enracinée dans la culture des médecins et des étudiants. « Dans 76 % des enquêtes, l’auto-traitement était supérieur à 50 % », écrivent ses auteurs. Et de conclure que « ces comportements complexes de soins auto-dirigés peuvent être examinés comme un risque professionnel pour la profession médicale ».  

> S. L.

Source : lequotidiendumedecin.fr