Gilets jaunes, violences : « C'est épuisant, physiquement et psychologiquement », lance le médecin chef des pompiers de Paris

Par
Marie Foult -
Publié le 14/12/2018
Michel Bignant

Michel Bignant
Crédit photo : DR

À la veille d'un cinquième samedi de mobilisation de certains Gilets jaunes, le Dr Michel Bignand, 51 ans, médecin chef de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) détaille au « Quotidien » l'organisation de ses équipes dans cette période tendue. 

LE QUOTIDIEN : Combien de pompiers ont été mobilisés à Paris lors des derniers samedis de mobilisation des Gilets jaunes ? Pour quels types d'interventions ?

Dr MICHEL BIGNAND : En temps normal, 2 000 à 2 200 pompiers de Paris sont mobilisés chaque jour (sur un effectif total de 8 500 pompiers de la brigade). Dans le cadre des manifestations parisiennes, nous avons augmenté progressivement nos effectifs – avec de 350 à 600 pompiers supplémentaires mobilisés entre le 24 novembre et le 8 décembre.

En tout, la brigade est intervenue sur plus de 544 feux dont plus de 230 feux de véhicules ! Nous avons pris en charge 250 blessés légers et quatre personnes en urgence absolue. Il y a eu beaucoup d'intoxications légères dues aux gaz lacrymogènes, des traumatismes des membres, du thorax et de la tête, dont des plaies de l'extrémité céphalique liées à l'utilisation de pavés ou de Flash-Ball. Il faut souligner qu'il n'y a pas eu de morts et peu de blessés graves malgré l'intensité graduelle de la violence.

À l'approche d'une nouvelle journée de mobilisation à risques, comment vous organisez-vous ?

Nous faisons une conférence en amont avec les SAMU, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), l'agence régionale de santé (ARS) pour indiquer comment on va se déployer, quels moyens nous mettons en place. Les pompiers de Paris sont entraînés aux violences urbaines depuis les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises. Nos équipes médicales y sont aussi préparées.

Nous appliquons en réalité les mêmes principes que la médecine militaire – la moitié des 55 médecins urgentistes de la brigade sont issus du service de santé des armées. L'objectif est d'extraire rapidement les blessés, tout en protégeant l'équipe. Le service médical attend en dehors de la zone « chaude ».

Lorsque des victimes sont signalées, une équipe médicale est engagée, sous couvert des forces de police. On récupère la victime, on l'extrait de la foule, puis on la met à l'abri. On ne la traite pas directement au sein de la zone chaude, sauf s'il y a des gestes urgents à pratiquer. On l'évacue ensuite dans un deuxième temps. S'il y a un point de regroupement des victimes, un médecin peut faire le tri selon la gravité des blessures.

Comme les manifestations évoluaient rapidement dans Paris, nos points de fixation étaient déplacés rapidement. Il faut être très mobile, s'adapter. Nous sommes donc en lien avec la police et les renseignements de la préfecture, mais aussi avec le SAMU, qui coordonne les places et nous indique les destinations hospitalières pour les blessés.

Dans ce contexte de haut degré de violence, y a-t-il des choses à améliorer dans la prise en charge ?

Oui, à mon avis, il faudrait une unicité de salles de crise et un seul numéro d'appel d'urgence pour encore mieux gérer ce genre de situations. L'information commence dès que les gens appellent et c'est le partage d'informations qui permet d'être très efficient.  

Ces derniers samedis, nous n'avons pas eu de difficultés dans les échanges d'information car nous avions anticipé en amont. Le plus important est de bien connaître le terrain pour ne pas s'engager n'importe comment. Par exemple, nous avons pris en charge la personne qui a reçu une grille du jardin des Tuileries sur la tête, ce qui a occasionné un traumatisme crânien grave. Avant d'intervenir, nous avons recoupé les informations avec la police et nos pompiers sur le terrain pour avoir le meilleur accès possible et ne pas être bloqués par la foule.

Des pompiers ont eux-mêmes été victimes de violences. Quel est l'état d'esprit au sein de la brigade ?

Les pompiers sont résilients. Mais ceux qui étaient sur place ont ressenti une violence particulière. Des camions ont été caillassés, des tuyaux arrachés, ça reste du vandalisme, mais du vandalisme violent. Avec toujours le risque du mouvement de foule qui peut dégénérer. 

En interne, on essaie de faire tourner les équipes mobilisées et nous avons un plan de rappel. Mais il y a une vraie mentalité du service public ! Même fatigués, les pompiers se portent volontaires, ils se sentent vraiment impliqués. Après il ne faudrait pas que ça dure des mois… C'est épuisant, non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement.

Propos recueillis par Marie Foult

Source : lequotidiendumedecin.fr