Dossier

La cocarde et le caducée

Radioscopie des députés médecins

Publié le 10/01/2019
Radioscopie des députés médecins

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SEBASTIEN TOUBON

Quels liens rapprochent la pratique médicale et l’exercice du mandat politique ? Élus à l’Assemblée, les médecins sont-ils d’abord motivés par les questions liées à la santé ? Depuis leur élection, gagnent-ils mieux leur vie ? Sont-ils plus sujets au burn-out ? Entre eux, les liens confraternels l’emportent-ils sur les clivages et les oppositions partisanes ? Gardent-ils une activité médicale ? Et envisagent-ils de la reprendre un jour à temps plein ? Enfin, se sentent-ils d’abord médecin ou député ? Sur toutes ces questions, l’enquête du Quotidien, menée auprès des 27 intéressés et l’ex-président Bernard Accoyer, apporte pour la première fois des réponses*.

Sur leur pare-brise, la cocarde a pris la place du caducée, le disque tricolore a éclipsé le serpent rouge. Mais pour ceux qui les ont élus au Palais-Bourbon, ils sont d’abord et ils restent avant tout des médecins : 75 % d’entre eux sont toujours appelés docteur par leurs électeurs. Logique : « C’est souvent par notre approche médicale que nous avons été conduits à faire de la politique et à devenir des élus, explique Delphine Bagarry. L’écoute des autres, l’attention portée aux différences nous ont préparés et conduits à devenir les représentants des gens. » « Comme généraliste, j’ai appris ce que c’est que la misère humaine sous toutes ses formes, confirme Christian Hutin. Soigner implique d’être proche, c’est s’efforcer de régler les problèmes; et les problèmes de santé amènent tout naturellement à regarder les contextes sociaux et économiques et à comprendre les histoires personnelles des patients. Les médecins députés ont un bonus par rapport aux élus issus d’autres professions. Quelque part, c’est un bonus d’amour. »

Marc Delatte estime que, « de ce point de vue, l’époque où, sous la IIIe République, on envoyait le médecin du canton siéger à la Chambre parce qu’il était un notable, ce temps est révolu. Personnellement, mon engagement citoyen s’inscrit dans la logique de ma mission de service auprès de mes patients. »

« Surtout quand vous exercez en milieu rural, comme moi-même dans le Loiret, ajoute Jean-Pierre Door, vous êtes au contact permanent des gens, tout le monde vous connaît, vous connaissez les générations de tout le monde. »

« La médecine nous a exercés à poser des diagnostics et pas seulement médicaux, explique Bernard Accoyer, qui a présidé l’Assemblée Nationale (2007-2012). Pour cela, nous avons développé le sens du contact, de l’échange et développé le goût de l’empathie. C’est vrai chez tous les praticiens, aussi bien en libéral qu’à l’hôpital. À Paris et chez les responsables politiques, on me sert du « Monsieur le président », mais le titre qui me fait toujours le plus plaisir, c’est quand à Annecy, un de mes anciens opérés m’appelle docteur », confie l’ex-numéro 3 des Républicains.

Plus de la moitié des médecins députés continuent à avoir une pratique médicale. C’est parfois héroïque, comme dans le cas d’Olivier Véran avec la charge ultra-chronophage de rapporteur général de la Commission des affaires sociales. « Mais j’ai tenu à sauvegarder une vacation bimensuelle dans mon service de neurologie, je ne pourrais pas y renoncer », insiste-t-il. En son temps, Bernard Debré continuait à pratiquer les prostatectomies dans son service, une cinquantaine, avoue-t-il, rien qu’auprès de ses collègues parlementaires, sans oublier celle du président de la République de l’époque, François Mitterrand.

Ceux qui ont dû sacrifier la médecine sur l’autel de la République l’ont mal vécu, même si les contraintes d’une double vie sont lourdes, ne serait-ce que quand il faut mettre à jour ses connaissances dans sa spécialité. « Ça a été pour moi un crève-cœur de dévisser ma plaque, témoigne Christian Hutin. J’ai éprouvé un vrai désespoir. Simplement, je ne pouvais plus y arriver financièrement, mon activité de généraliste étant devenue lourdement déficitaire, avec des cotisations que je ne pouvais plus supporter financièrement. De ce point de vue, les hospitaliers sont nettement avantagés par rapport aux libéraux. »

Parfois, il y a un obstacle infranchissable au cumul de la médecine et de la politique. Ce fut le cas pour Bernard Accoyer lorsqu’il fut élu au perchoir et s’installa à l’hôtel de Lassay. Mais même retraités, même rangés du caducée, ils restent sollicités. « Sur les marchés, on me demande mes conseils. Je n’examine pas, bien sûr, mais je fais des orientations vers les confrères et les établissements », témoigne le Dr Door. «Et c’est le cas de tous les députés qui ont pris leur retraite médicale, nous consultons à longueur de journées ! » Y compris à la buvette ou dans la salle des 4 Colonnes : un avis, un conseil, voire une ordonnance d’appoint sont délivrés tous les jours. Sans oublier les urgences. On se souvient encore des médecins qui s’étaient précipités en mars 1999 auprès de Michel Crépeau qui avait fibrillé en pleine séance de questions orales – et qui n’avait pas survécu, malgré les soins empressés de ses collègues.

Une petite majorité des députés médecins pensent reprendre un jour leur activité médicale à temps plein. C’est que le mandat de député est un CDD dont l’employeur – le peuple souverain – gère discrétionnairement le renouvellement… De ce point de vue l’ex-président de l’Assemblée Bernard Accoyer regrette que ses confrères ne soient pas plus nombreux à garder à l’esprit un projet médical. « C’est une perspective qui garantit d’une certaine manière notre indépendance personnelle et politique. Dès lors que vous avez la ressource de retrouver votre profession, vous êtes libre d’exercer en conscience votre mandat, sans être soumis aux diktats et aux manœuvres. »

Evidemment, les hospitaliers et les libéraux ne sont pas égaux pour regarder leur avenir professionnel. Un PH peut obtenir une mise en disponibilité qui préserve la possibilité d’une réintégration le moment venu. Mais le généraliste qui a fermé son cabinet – ou qui l’a cédé – ne dispose d’aucune garantie de clientèle.

Plus de deux députés médecins sur trois le confirment : dans leur travail parlementaire, c’est encore et toujours l’attention aux sujets de médecine et de santé qui restent leur priorité. Cette priorité est nettement affichée par leur participation massive à la commission des affaires sociales, celle qui est naturellement appelée à travailler sur les sujets de santé. De loin, c’est la commission des affaires sociales qui les attirent le plus (13), loin devant celles des affaires étrangères (4) ou des finances (4). Au-delà, certains s’investissent dans des missions qui reflètent étroitement leur spécialité médicale. C’est le cas du Professeur Jean-Louis Touraine, avec sa mission flash sur les dons d’organes. Ou pour Thomas Mesnier et sa mission sur les soins non programmés. Sans oublier bien sûr Olivier Véran, qui, en tant que rapporteur général, planche sur la Sécu. Lors de la précédente législature, le Dr Jean Léonetti avait œuvré sur les dispositions autour de la fin de vie.

Ce sont des médecins qui gardent la main sur les sujets santé au Palais-Bourbon. Rien que de très logique à cela, apprécie Bernard Accoyer : « Ils connaissent ces dossiers mieux que les autres et cela fait consensus parmi les divers groupes, on les reconnaît pour leur expertise. Et c’est quand même plus facile, quand vous débarquez à l’Assemblée, dans un monde parlementaire que vous découvrez, de travailler sur des sujets que vous maîtrisez. »

Quand on leur demande si leur élection à l’Assemblée nationale s’est accompagnée pour eux d’un gain en pouvoir d’achat, la réponse est unanimement négative. 100 % de non ! Tous les médecins députés, sans exception, ont donc laissé des plumes financières en abandonnant le caducée pour la cocarde. Comme quoi, la politique serait davantage encore un sacerdoce que l’exercice de la médecine… Pourtant, si on compare les données statistiques sur le revenu moyen des praticiens, libéraux ou hospitaliers, avec celui des députés, les montants atteints par les premiers sont loin d’atteindre ceux enregistrés par les seconds. Mais sans doute les députés médecins tiennent-ils à tordre le cou à la rumeur populiste autour de l’enrichissement des élus.

Quand même, ce score de 100 % surprend quand on envisage, outre les indemnités perçues les « accessoires » qui les accompagnent. « Quand j’étais président de l’Assemblée, témoigne Bernard Accoyer, j’ai réformé à la baisse le régime de retraite ». Il n’en reste pas moins que les protections sociales dont bénéficient les élus restent largement supérieures à celles consenties par les caisses de retraite médicales, que ce soit pour les hospitaliers ou pour les libéraux. 

Au chapitre des contraintes d’emploi du temps aussi, les députés médecins se déclarent perdants par rapport aux engagements qui étaient les leurs avant d’être élus. Les trois quarts d’entre eux nous assurent que leur emploi du temps de député est plus chargé que celui qu’ils respectaient lorsqu’ils étaient médecins. Mais tous ne vivent pas leur mandat au même rythme.

Ce sont les cordonniers qui sont les plus mal chaussés. Le proverbe revient volontiers dans la bouche des députés médecins. « Bonjour l’hygiène de vie des parlementaires, s’exclame Delphine Bagarry : on ne mange pas à heure fixe, on n’a pas le temps de faire du sport, on jongle entre Paris et la circonscription, de réunions en débats, avec force cafés pour tenir, on sacrifie le temps de sommeil. Ce n’est pas terrible sur le plan médical ! »

Comme tous leurs collègues, les députés médecins seraient-ils menacés par le burn-out, avec des horaires à rallonge et les cadences infernales du Palais Bourbon, week-ends compris ? C’est le sens de l’intervention de l’ex-président François de Rugy qui, en juin dernier, est monté au créneau contre l’embouteillage des discussions parlementaires et les semaines de 80 heures. Son prédécesseur médecin Bernard Accoyer se montre plus circonspect, quand il compare les astreintes d’un médecin à celles d’un député : «  Certes, le temps passé en commission et dans l’hémicycle, les réunions, les déplacements, tout cela est très chronophage et rend les vies débordantes. Mais un élu a la maîtrise de son agenda, à la différence d’un praticien, en ville ou à l’hôpital, qui reste constamment soumis au stress de l’accident, de l’urgence ».

Les liens confraternels sont plus forts que les clivages politiques pour une petite moitié des députés médecins. « En fait, décrypte Bernard Accoyer, c’est selon l’endroit : en séance, dans l’hémicycle où ils sont assis avec les membres de leurs groupes, les députés médecins se conforment à une certaine discipline politique qui prévaut sur leurs relations confraternelles. Mais en dehors de ce cadre, en commissions, à la buvette, dans les couloirs, les échanges entre médecins restent marqués par une certaine confraternité, quelle que soit l’appartenance politique. »

En filigrane, c’est la question de l’existence d’un petit monde médical au sein de la représentation nationale qui est posée. Elle n’a pas échappé aux lobbys. Ceux du secteur agro-alimentaire comme de l’industrie pharmaceutique s’activent en coulisse. Des structures ad hoc ont même été montées pour tenter de faire passer des amendements et de bloquer des propositions en mettant la pression sur des élus médecins. Le Club Hippocrate, les Rencontres de Lourmarin, l’IREB (International Requirements Engineering Board), le Cercle Hippocrate, autant d’instances semi-clandestines qui ont fonctionné en recrutant d’anciens assistants parlementaires et autres conseillers de cabinets ministériels. « Depuis l’affaire Mediator, ces pratiques sont révolues, certifie Bernard Accoyer. Les lobbies sont repérés et ils ont cessé de piéger des élus trop peu vigilants. » Il n’empêche, lors des périodes d’intense activité parlementaire qui les concernent peu ou prou, les groupes d’intérêts continuent à mettre la pression sur les députés médecins. Lors des discussions des articles du PLFSS, leurs boîtes mail regorgent de dizaines de courriels pour les inviter à diverses manifestations et déployer leurs argumentaires. Car les députés médecins restent des acteurs majeurs lors des débats sur la politique de santé. Au sein de leurs groupes et de leurs commissions, ils entraînent souvent à leur suite leurs collègues peu experts dans les dossiers techniques. Les lobbys ont mauvaise presse. Moins visibles que naguère, ils n’en sont pas moins à la manœuvre.

*16 députés, soit 2 sur 3, ont renseigné notre questionnaire

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