Dossier

Des blouses blanches entre doléances et revendications

Paroles de médecins dans le grand débat

Publié le 18/02/2019 - Mis à jour le 15/07/2019
Paroles de médecins dans le grand débat

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SEBASTIEN TOUBON

« À quoi bon ? Qui nous écoute vraiment depuis 30 ans ? Personne. » À l’instar de ce rhumatologue du Val d’Oise, militant à l’UFML, combien sont-ils à ne plus avoir l’impression d’être entendus ? « Rencontrez-nous, Madame Buzyn », clame le Dr Philippe Pizzutti qui met dos à dos, les syndicats qu’il juge « compromis » et les pouvoirs publics suspectés de vouloir enrôler les médecins isolés dans les CPTS. Sur le même ton, d’autres remontent un peu loin dans le temps. Tel cet autre confrère francilien de la même spécialité, qui épingle depuis 20 ans ces « mesures énarquiennes » : le numerus clausus trop bas, la fermeture des écoles d’infirmières et le départ en retraite anticipée de nombreux médecins grâce au MICA. « Merci Monsieur Juppé et ses collaborateurs zélés », tonne-t-il ! On l’aura compris, la tonalité générale des médecins qui ont participé à la concertation organisée par « Le Quotidien » à l’occasion du grand débat est plutôt critique.

Région par région, retrouvez l'intégrale des propositions des praticiens dans notre dossier « Grand Débat, les médecins ont la parole »

« Les médecins les plus mal payés d'Europe »

Avec une première dominante qui ne surprendra pas autour de la rémunération. Salariat, hausse des forfaits, minoration des consultations légères et majoration des consultations complexes… Tous les avis sont dans la nature pour modifier les règles du jeu. Mais le constat est partagé : le niveau des émoluments est trop faible en France. Inverser la donne est une urgence pour le Dr Gheyssens, généraliste installé dans l’Hérault, qui préconise d’« amener rapidement le niveau des honoraires des médecins libéraux à celui des confrères d’Europe de l’Ouest, en particulier par un bonus accordé à ceux qui mettent à jour leurs connaissances. »

Dans la jeune génération, on s’en émeut aussi : « Nous sommes les médecins les plus mal payés d'Europe alors que nous faisons les études les plus longues. À un moment il va falloir nous aider plus ! Et notamment baisser l'URSSAF, par exemple », martèle Nathan Aouizerat, interne dans le Vaucluse. Certains ont déjà fait leur compte : « En libéral : aligner le tarif de la consultation sur la moyenne de l'OCDE soit 44 euros pour la médecine générale et simplifier le système en supprimant tous les coefficients correcteurs tarifaires : un vrai mille mille-feuille incontrôlable », évoque le Dr Legendre, anesthésiste nantais de 51 ans.

Dans les prises de parole, ils sont nombreux à épingler aussi le poids des charges. Témoin cette endocrinologue de la région de Montpellier qui déplore « un excès de charges qui ne me donne absolument pas envie de travailler davantage. » De ce point de vue, certains endroits sont plus exposés que d’autres. Comme à Paris où exerce le Dr Jérôme Sanrey, qui à 40 ans passés dépeint des « charges démentes » et réclame pour y faire face un différentiel du prix de la consultation.

De là à faire le lien entre faiblesse de rémunération et crise des vocations, il n’y a qu’un pas que certains franchissent aisément. « Mettre au niveau européen le barème des honoraires résoudra une grande partie des problèmes d'installation si l'État n'est pas le premier à désertifier les provinces en services publics », veut croire, depuis le Calvados le Dr Jean Pierre Bilhaut, gynéco-obstétricien tout juste retraité. « Trop de charges financières et administratives, c’est pour cela que l’installation des jeunes médecins n’est plus attractive, » analyse le Dr Gérard Loubes dans l’Aude.

« Qui va répondre à l'urgence de la désertification médicale ? »

Sans surprise, la pénurie de l’offre est en effet le second fils rouge du tour d’horizon lancé par « Le Quotidien ». La question sonne parfois comme un cri d’alarme : mais « qui va répondre à l'urgence de la désertification médicale ? » s’angoisse le Dr Patrice Pezet, cardiologue dans le Maine-et-Loire. Sur le sujet, les avis sont pourtant partagés. Et si les partisans d’une régulation à l’installation se manifestent tout de même, notamment parmi les plus âgés qui ne parviennent pas à se faire remplacer, les médecins qui défendent la liberté d’installation semblent plus nombreux. Démonstration, vue de Seine-et-Marne : « Proposer un service médical obligatoire pendant 4 années en campagne risque d'être dissuasif pour beaucoup de citadins. En outre, cela revient à médicaliser les zones de désertification avec des professionnels ayant insuffisamment d'expérience » analyse un généraliste.

En la matière, chacun y va de sa solution. Du côté des retraités, on est nombreux à être prêt à reprendre du service. Mais la demande est récurrente : il faut abolir le taux plancher de cotisation à la CARMF jugé rédhibitoire pour les petits cumuls emploi-retraite. « Et vous verrez que les médecins retraités qui limitent leur activité pour des raisons dissuasives travailleront davantage et d'autres reprendront une activité » assure le Vendéen Michel Osmin-Cougeu.

À l’autre bout de la pyramide des âges, ni le mot vocation, ni celui d’installation ne sont perçus comme des gros mots. Mais à certaines conditions. « 4 000 € par mois pour 35 heures avec 5 semaines de congés payés et une secrétaire fournie ? » Martine Fondeuf, 27 ans, signerait tout de suite, même pour un coin reculé dans l’Aude. Analyse similaire pour cette trentenaire parisienne de sept ans son aînée qui formule ce credo trinitaire : « Sortir de la rémunération à l'acte, favoriser le dégagement du temps médical, rémunérer la coordination interpro ».

Et de ce point de vue, il y a encore des recettes plus élaborées. Citons celle du Dr Florent Bardet : « création d’un réseau de structures multidisciplinaires avec salariat des médecins + intéressement à l’activité et prise en charge du secrétariat dans les zones sous dotées », suggère, depuis la Côte-d’Or, le jeune urologue de 30 ans. La solution du Dr Philippe Degravi mérite aussi le détour : un « nouveau secteur conventionnel (couverture sociale territoriale) visant à couvrir les zones sous médicalisées en ouvrant des cabinets secondaires pour améliorer l'accès aux soins. » À la clé pour le praticien : droit à dépassement dans son cabinet primaire en contrepartie du strict respect des tarifs opposables en zones déficitaires… Il fallait y penser.

Autre revendication si souvent avancée : gagner du temps médical sur les contraintes et la paperasse. « Le médecin doit pouvoir se consacrer avant tout à du temps médical et relationnel avec ses patients et être libéré des tâches administratives » relève, de Vendée, le Dr Olivier Cesca. Dans la foulée, les médecins sont nombreux à pointer la surcharge, par exemple dans le cadre des dossiers de la MDPH ou de l’APA.

« Supprimons les mutuelles… et fermons l’EHESP »

D’une manière générale, le thème de la suradministration motive nombre de contributions reçues, qui se plaignent du poids croissant des administratifs. Avec des conséquences parfois radicales. Il faut « fermer les 130 centres d'examen de santé des CPAM pour économiser plus de 140 millions d'euros, fusionner l'École de la Sécurité sociale avec l'École de santé publique et supprimer l'Ordre, » assène le Dr Stéphane Legros, médecin en Haute-Savoie, 55 ans. En écho, le Dr Marc Blondeau, généraliste en Seine-Maritime, suggère de « diminuer de façon drastique le nombre de médecins de Sécurité sociale. » Les ARS en prennent aussi pour leur grade : « Elles devraient être là pour s'assurer de l'accès aux soins. Non, elles enfoncent les hôpitaux qui s'effondrent, faute de pouvoir recruter, tempête le Dr Sylvie Dupont-Montfort, de Cherbourg.

Opération ratissage pour les complémentaires aussi, accusées d’avoir prospéré sur le dos des médecins et des patients. Le Dr Nicolas Gravier, ophtalmologiste près de Nantes, égrène ainsi « toutes les mesures en faveur des mutuelles qui ont fait que les Français cotisent de plus en plus pour être de moins en moins remboursés. » Plus constructif, le Dr Pierre Monsec propose de s’inspirer de l’Alsace-Lorraine. Et ce quinqua girondin de s’exclamer : « Supprimons les mutuelles et faisons une sécurité sociale qui prend tout en charge ; ou bien, faire une seule mutuelle obligatoire pour tous ou une seule caisse maladie régionalisée. »

Coup de balai aussi dans les établissements : « A l'hôpital, supprimer des postes administratifs, en particulier de directeurs pour augmenter le personnel soignant, » demande un médecin hospitalier retraité de Moselle. Du même avis, le Dr Daniel Loisance estime que « l'administration a cassé le trio efficace : un chef, une surveillante et une secrétaire. » Et ce chirurgien cardiaque a trouvé la solution : « complètement revoir la gouvernance et fermer l'école de Rennes. » Décidément, tout le monde ne porte pas dans son cœur l’EHESP. Ils sont quelques-uns à montrer du doigt cette institution qui forme (dixit le Pr Jean Cabane du Rhône) « dans la haine des médecins, des hordes de directeurs dont le tissu hospitalier n'a pas besoin. »

« Redonnons du pouvoir aux soignants »

Le dernier grand axe qui se dégage de la prose de nos lecteurs est connexe : car la perte du pouvoir médical figure – en toutes lettres ou entre les lignes — dans nombre d’interventions. Le thème de la dictature administrative émeut particulièrement les hospitaliers : « Ces administrations avec leur vision exclusivement comptable sont omnipotentes », tonne un chirurgien thoracique de la Marne, qui juge indispensable de « rééquilibrer les pouvoirs à l'hôpital public ». « La mort de l'hôpital est en grande partie encouragée par l'administration » accuse un autre chirurgien. « La médecine est maintenant au service de l'administration. Les médecins ont perdu leurs pouvoirs de décision dans l'organisation des soins dans les établissements mais aussi dans l'élaboration des projets médicaux qui sont aux mains des ARS ou des directions hospitalières », relève un cardiologue normand. Aux yeux de ces protestataires, une conclusion s’impose : il faut « redonner du pouvoir aux soignants dans les structures hospitalières » explique l’un d’entre eux. Comment ? Le mot de la fin revient à un chirurgien de Côte d’Or qui préconise d’« associer les praticiens de terrain aux réformes et décisions, car les "mandarins" et conseillers ministériels, n'ont aucune expérience de la France profonde ! »

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