Dossier

Déontologie

Homéopathie, harcèlement, maltraitance, doc bashing... la confraternité entre médecins ébranlée

Publié le 21/05/2018
Homéopathie, harcèlement, maltraitance, doc bashing... la confraternité entre médecins ébranlée


Anticonfraternel. Voilà un adjectif bien peu usité dans la langue courante. Mais dans le milieu médical, ce terme connaît actuellement une vogue peu commune. En cause, notamment, les plaintes ordinales déposées par deux syndicats contre les auteurs d’une tribune dénonçant il y a quelques mois dans le Figaro les médecines alternatives, au premier rang desquelles l’homéopathie. D’autres pavés ont d'ailleurs plus ou moins récemment été jetés dans la mare d’ordinaire plutôt calme des relations entre confrères. On peut notamment citer une récente pétition visant à interdire les relations sexuelles avec les patients, ou des livres qui ont défrayé la chronique : Brutes en Blanc, de Martin Winckler, qui critiquait les maltraitances médicales, ou encore Omerta sur l’hôpital, de Valérie Auslender, qui traitait du harcèlement dans les études de santé…

Le propre de ces polémiques, c'est qu'elles mettent en jeu une notion-clé du code de déontologie : la confraternité. A tel point que ceux qui en sont à l'origine sont considérés par certains comme des fauteurs de troubles. Mais ils n'estiment généralement pour leur part pas avoir manqué à une quelconque obligation déontologique. « La confraternité est nécessaire, et je pense qu’il faut la défendre », explique par exemple le Dr Jeremy Descoux, signataire de la tribune #FakeMed contre l'homéopathie. Ce cardiologue, qui coanime la chaîne YouTube de vulgarisation et d’histoire de la médecine Asclépios, estime que le texte en question « ne critique pas une personne en particulier, mais une pratique ». Et le praticien de faire la comparaison avec d’autres produits. « Si je prescrivais trop d’antibiotiques et qu’on me le disait, je n’irais pas attaquer qui que ce soit devant l’Ordre des médecins », indique-t-il.

Le Dr Dominique Dupagne, qui a au mois de mars dernier organisé une pétition visant à inscrire l’interdiction des relations sexuelles entre médecin et patient dans le code de déontologie, a lui aussi essuyé de vives critiques. Ce qui ne l'empêche pas de placer la confraternité parmi les valeurs importantes de la profession. « Nous faisons un métier difficile, parfois attaqué injustement, et il y a une solidarité naturelle entre médecins, précise-t-il. Le problème, c’est que quand on est vient de l’extérieur et qu’on a un problème avec un membre d’un groupe où règne une telle solidarité, on se retrouve parfois face à un mur. » C’est ce qui explique, selon lui, pourquoi sa pétition a été vécue par certains comme une initiative visant à « salir la profession ». « On m’a accusé de vouloir faire parler de moi, de n’avoir pas vu un malade depuis des années… », se souvient le généraliste parisien, qui considère toutefois ces réactions comme « marginales ».

La faute aux réseaux

Mais alors, si ceux qui sont accusés de flétrir la confraternité se mettent à la défendre, d’où vient donc cette impression qu’il s’agit d’une valeur menacée ? « Je ne suis pas sûr que sur le fond, les choses soient vraiment différentes », estime le Dr Bernard-Marie Dupont, médecin universitaire devenu philosophe et avocat au barreau d’Arras. Celui-ci rappelle même que dans les années 1980, quand les médecins étaient plus nombreux et la concurrence entre eux plus vivace, la question de la confraternité se posait avec beaucoup plus d’insistance qu’aujourd'hui. « En revanche, un changement considérable est intervenu avec les réseaux sociaux, affirme le médecin-juriste. Il est aujourd’hui facile de tout démultiplier en un clic, y compris les formes de confraternité ou de non-confraternité. »

Le Dr Charles Bentz, président du Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF), l’une des organisations à l’origine des poursuites contre les auteurs de la tribune #FakeMed, a sensiblement la même analyse. « L’un des facteurs qui peuvent expliquer les récentes polémiques, c’est l’utilisation des réseaux sociaux, estime-t-il. Twitter, notamment, est très virulent : c’est dans l’air du temps, et il n’y a pas de raison que cela épargne notre profession. » La tribune incriminée par son syndicat est, d’après lui, particulièrement caractéristique de cette violence ambiante. « On nous dénie notre titre de docteur en médecine, on dit qu’il faudrait nous interdire d’exercer alors que nous faisons une médecine reconnue par la HAS [Haute autorité de santé, ndlr], l’Assurance Maladie, etc… », dénonce-t-il.

Un conflit de loyauté ?

Il serait toutefois un peu simpliste de réduire l’actuel malaise autour de la notion de confraternité à une simple conséquence de la révolution numérique. C’est en tout cas l’opinion du généraliste et écrivain Martin Winckler, auteur notamment en 2016 de Brutes en Blanc, un livre qui dénonçait des cas de maltraitance médicale et qui a été reçu comme un crachat au visage par une partie de la profession. « La confraternité est une notion qui date terriblement, affirme celui qui est désormais installé au Canada. Elle entre en permanence en conflit avec les obligations premières des médecins, qui consistent à servir les patients. » Le médecin doit en effet selon Martin Winckler choisir entre sa loyauté envers ses patients et sa loyauté envers ses confrères, ce qui conduit à une situation ubuesque : « Les gens de l’extérieur ne peuvent pas critiquer la profession parce qu’ils ne sont pas médecins ; les médecins ne peuvent pas la critiquer parce que c’est anticonfraternel », résume-t-il.

Une vision radicale que certains tiennent à nuancer en rapprochant la notion de confraternité de celle de secret médical. « La confraternité vise aussi à mettre en commun, lorsque c’est nécessaire, un certain nombre d‘informations, toujours dans l’intérêt du patient, rappelle Bernard-Marie Dupont. Ce qui n’est pas éthique, c’est la confraternité qui a pour objectif de servir le confort ou l’intérêt des soignants. » Reste à savoir qui trace la limite entre la bonne et la mauvaise confraternité. Une question que le médecin devenu avocat laisse en suspens. « C’est une contradiction presque insoluble, mais pas tout à fait », estime-t-il.

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