Télémédecine : pas assez de formations, trop peu de médecins préparés

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- Publié le Lun 03/06/2019 - 00:00
Dossier

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Télémédecine : pas assez de formations, trop peu de médecins préparés

Publié le 03/06/2019 - Mis à jour le 15/07/2019
Télémédecine : pas assez de formations, trop peu de médecins préparés

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SEBASTIEN TOUBON

Avec une moyenne de 700 actes par semaine fin mars (1), la téléconsultation remboursée dans le cadre du droit commun progresse à un rythme modéré comparé aux ambitions du gouvernement (il vise les 500 000 actes à la fin de l’année). Faut-il s’étonner de ce résultat ? Les sondages publiés ces derniers mois annonçaient que moins d’un médecin sur quatre avait l’intention de se lancer dans l’aventure dès cette année. Et surtout, les professionnels de santé ont beau utiliser de plus en plus d’applications informatiques, ils continuent à s’avouer mal formés - et donc mal à l’aise - en matière de numérique.

L’ASIP Santé l’avait déjà mesuré il y a deux ans via un sondage IPSOS (2) : l’agence française de la santé numérique concluait alors que seul un médecin sur trois s’estimait « très bien formé » pour l’utilisation de son propre système informatique ; une proportion tombant à 16 % pour ce qui concerne l’usage du numérique dans les échanges avec les confrères. La situation ne s’est pas franchement améliorée depuis, une étude réalisée par l'Institut Odoxa à la demande des Universités de santé et de la Conférence des Doyens (3) montrant de nouveau, en décembre dernier, que les trois quarts des professionnels se disent mal formés au numérique. Pire : convaincus que leurs métiers vont effectivement se transformer, ils se sentent pourtant démunis face à cette perspective.

Aucun enseignement de télémédecine dans neuf facultés sur dix

Réforme des études de santé oblige, les facultés de médecine se réveillent. « Bien tardivement », regrette le Dr Pierre Simon, auteur d’un premier rapport ministériel (il y a dix ans) sur « la place de la télémédecine dans l’organisation des soins » et fondateur de la Société Française de Télémédecine (SFTelemed). « Nous avons raté la formation universitaire en télémédecine et santé connectée pour une génération de médecins », déplore-t-il dans l’un de ses récents billets de blog (4).

Des engagements en faveur de la télémédecine étaient tout de même affichés par la conférence des doyens dans sa contribution à la « Stratégie de transformation du système de santé ». Les universitaires y soulignent que « les facultés de santé doivent être à la pointe de l’innovation numérique en intégrant la télémédecine dans les cursus de formation initiale et continue. » Le Pr Thierry Moulin, Doyen de la faculté de médecine de Besançon, mais aussi ancien président de la SFTelemed, et rompu à la pratique du télé AVC depuis une vingtaine d’années, a pris une part active à ces recommandations. « La situation actuelle est très hétérogène », rappelle-t-il.

La SFTelemed avait évalué le taux de formation initiale à la télémédecine lors d’une enquête menée fin 2017 auprès des doyens. Ses résultats font l’objet d’un article paru début 2019 (5) d’où il ressort que neuf facultés de médecine sur dix n’avaient mis en place aucun enseignement. Les étudiants les plus mal lotis en la matière étant ceux de 2e cycle, tandis que les internes ont un peu plus de chances de se voir proposer quelques bases d’apprentissage de l’exercice à distance, tout particulièrement s’ils ont choisi les disciplines de médecine d’urgence, dermatologie, radiologie, neurologie ou gériatrie. « Nous allons commencer par intégrer quelques heures de télémédecine et e-santé au cursus de 3e cycle, dans le cadre des enseignements transversaux universels, c’est-à-dire dans le socle de toutes les disciplines », explique Thierry Moulin. « Dans les 5 à 6 ans à venir, nous injecterons progressivement des items de santé numérique dans les autres cycles ». Le doyen de médecine insiste aussi sur le fait que « c’est pour toutes les professions de santé qu’il faut faire cet effort, et pas les seuls médecins. À Besançon, le mastère de pratique avancée en soins infirmiers inclut un module de télémédecine », témoigne-t-il par exemple. Il se préoccupe également de former des formateurs, tout particulièrement en utilisant la simulation.

« La télémédecine : t’en penses quoi ? »

Ils ont beau être « digital native », les plus jeunes ne se considèrent pas mieux armés que leurs aînés face aux pratiques à distance et préfèrent, dans ce domaine aussi, s’en tenir au précepte « jamais la première fois sur le patient ». Dans le cadre de leur mobilisation pour la réforme des études médicales, l’ANEMF (Association nationale des étudiants en médecine de France) et l’ISNI (Intersyndicale nationale des internes) ont d’ailleurs pris position « pour une formation en adéquation avec les futures pratiques », y compris de télémédecine. Les deux organisations ont récemment lancé, avec la SFTelemed, une nouvelle enquête intitulée « La télémédecine : t’en penses quoi ? » afin d’évaluer connaissances, attitudes, pratiques et attentes des étudiants et des internes.

Jean-Baptiste Bonnet, président de l’ISNI en 2017-2018, observe « depuis les débats sur le remboursement de la téléconsultation, une volonté des enseignants de mettre ces notions un peu plus en avant. Les promotions actuelles d’internes n’ont jamais été confrontées à un apprentissage sérieux de la télémédecine, mais cela va en s’améliorant ».

Interne en endocrinologie au CHU de Montpellier, il a, pour sa part, découvert la télémédecine, « par hasard ». C’est en choisissant d’effectuer un stage au service Plaies et cicatrisations du CHU qu’il a pu en faire l’expérience dans la mesure où cette équipe est active de longue date, et reconnue, dans la prise en charge en réseau et par télé expertise. Il en retient qu’il est souhaitable d’avoir au moins quelques notions de droit et surtout de s’être frotté à la relation patient par écran interposé avant de se lancer. « La prise de contact, le questionnement n’ont rien à voir avec l’attitude que l’on a habituellement en entrant dans une chambre. Et c’est plutôt sécurisant de s’y être essayé auparavant ». Jean-Baptiste Bonnet a ensuite décidé d’approfondir cette première approche en s’inscrivant au diplôme universitaire « Transition numérique du soin », piloté par le Pr Maurice Hayot. Il y voit en effet l’opportunité de se former aux dimensions techniques et sociales du développement numérique dans un environnement de soins.

Une évolution inévitable, à ses yeux, dans une logique d’exercice médical en coordination, et pour qui s’intéresse au maillage des soins sur son territoire. « On ne pourra pas se passer des moyens qui apportent à la fois l’expertise et la proximité », estime-t-il.

(1) https://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2019/03/26/teleconsultations-8-000-actes-rembourses-en-six-mois-au-rythme-actuel-de-700-actes-par-semaine_867295
(2) Sondage IPSOS. https://www.ipsos.com/fr-fr/les-medecins-lere-du-numerique
(3) Sondage Odoxa. http://www.odoxa.fr/sondage/a-lheure-digital-de-lia-formation-sante-professionnels-insatisfaisante-luniversite-laider-a-prendre-nouvelle-dimension/
(4) http://www.telemedaction.org/437468922
(5) Dans le Journal of Telemedicine and Telecare: National survey of telemedicine education and training in medical schools in France

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