Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 10 - Les vivants et les morts
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 10 - Les vivants et les morts

19.08.2013

Résumé de l'épisode précédent :
Barnabé Roucas guérit de ses blessures, et découvre la liaison de Guenièvre et Ferréol. Fou de douleur, il se consacre sans mesure aux malades de la peste. Celle-ci prend des proportions terrifiantes.
> Par Bertrand Ailleret

  • hc10

    Épisode 10 - Les vivants et les morts

Le docteur Roucas sortait d’une maison dont les rats seraient bientôt les seuls occupants. Il venait de cautériser les bubons du dernier mourant à l’habiter.

Etait-ce l’odeur de la mort qui envahissait tout ? La violence du soleil ? La fumée des feux allumés partout pour purifier l’air ? Le poids de son épais manteau de cuir, tombant sur ses bottines serrées ? Un défaut de ventilation de son masque ? En proie à un étourdissement, au bord de tomber, il vérifia que le long bec percé de trous pour respirer, qui en assurait le prolongement, était bien en place. Par sûreté, il rajouta du romarin et du girofle dans la cavité par laquelle l’air entrait.

Il s’assit sur une grosse pierre et fit le décompte de l’immense détresse.

Dix mille morts avaient déjà été dénombrés. Il pressentait que ce n’était qu’un commencement. Rien n’arrêterait la progression de la peste. Dans le ciel bleu dur, il voyait, écrite, l’extinction de la race humaine.

Les remèdes les plus puissants n’épargnaient que quelques heures aux malades. Le sang de vipères, les pastilles de crapaud, les cataplasmes de vinaigre ne donnaient plus d’espérance qu’à ceux qui auraient cru les boniments du premier charlatan venu. Tous les malades crevaient. Des rictus abominables torturaient leurs bouches. Avant même que d’être morts, leurs corps dégageaient une odeur pestilentielle. Le pus dégouttait des bubons éclatés. Les croûtes noirâtres du charbon ravageaient les visages. Certaines mères confondaient leurs enfants, dont la peste avait dissous les traits sous la même apparence de pourrissement généralisé.

Le malheur lui donnait autant de courage que de désespoir. Barnabé Roucas se releva. Il éprouvait une énorme solitude.

Le vinaigre commençait à manquer. C’était la seule panacée à laquelle il reconnaissait encore quelques vertus. Les fumigations assainissaient l’air. Lorsqu’on les appliquait aux premières heures de l’infection, les cataplasmes réduisaient les bubons. Il se dirigea vers la rive sud du Vieux-Port. De méchantes langues prétendaient que les moines s’étaient renfermés dans leur abbaye et qu’ils n’ouvraient à personne.

La ville entière était un champ d’abominations. Roucas enjambait des cadavres, recevait des insultes et des supplications. Il n’avait plus de remède à offrir aux mourants.

Il frappa à la porte de Saint-Victor. Le lourd marteau retomba plusieurs fois sur le bois. Le guichet ne s’ouvrit pas. Ainsi, le cri blessé de la rumeur disait vrai. Après avoir fait d’abondantes provisions de victuailles, de vin et de vinaigre, les moines se tenaient bien calfeutrés derrière les hauts murs de leur puissante abbaye, à l’abri du supplice que Dieu infligeait à Marseille.

Roucas, à qui l’intelligence et la science avaient justement appris à se défier de la religion, se surprit à regretter de ne pas croire au Diable. Il aurait voulu voir ces lâches agenouillés, ces fourbes bénisseurs, périr happés dans une plus abominable géhenne.

Il n’y avait plus de jour et plus de nuit. Le rythme des morts avait cassé les horloges.

La vie, la maladie sont sans justice. La peste tuait sans procès.

Des âmes rares étaient emportées, de purs génies du mal survivaient. Les caractères étaient renversés. Des déments prononçaient des paroles de sagesse, des pleutres donnaient à boire aux agonisants, des hommes nés pour la guerre fuyaient. Un misérable offrait son dernier sou aux orphelins, un riche négociant refusait un flacon de vinaigre à sa domestique, dont les enfants mouraient.

On vit des braves gens devenir détrousseurs de cadavres. Quelques ecclésiastiques firent preuve de courage.

Imitant leur évêque Monseigneur de Belsunce, certains rentraient dans des chambres fétides pour y réciter la prière des agonisants. D’autres donnaient la communion au bout d’un long bâton à ceux qui avaient encore la force d’entrouvrir leurs lèvres pour la recevoir.

Les échevins de la ville, Estelle en tête, ordonnaient des feux, faisaient murer des maisons dévastées, distribuaient du pain, réquisitionnaient des lavandières pour laver les rues et des pêcheurs pour débarrasser les tas d’ordures grouillant de vermine. S’exposant au pire, ils mettaient autant d’ardeur et d’imprudence à lutter contre le fléau qu’ils en avaient eu à attendre et à refuser la vérité terrifiante de la peste qui menaçait leur négoce.

Guenièvre lui avait repris son cœur pour le donner à Ferréol que, lui, Roucas avait sauvé. Lui qui désirait la mort comme un soleil noir idéal, touchait à chaque instant des mourants qui voulaient vivre et qui mouraient. Il avait été parmi les premiers à être exposé à la morsure fatale de la peste et il avait la santé d’un homme qui vivrait cent ans. Cent ans à souffrir, cent ans à se désespérer, cent ans sans Guenièvre !

Elle et Ferréol couraient la ville, aidaient le chevalier Roze, ce grand cœur de roman, enflammé par la folie des sauveurs. Avec lui, ils franchissaient les portes de la cité puis, par la terre ou par la mer, s’en allaient loin dans les campagnes chercher du pain et des fruits à donner au peuple affamé par la chute du commerce, la terreur d’affreusement trépasser et la multiplication des deuils.

Ces œuvres accomplies, ils le suivaient dans de plus atroces héroïsmes.

Le chevalier s’était mis dans l’idée de débarrasser Marseille de ses charniers à ciel ouvert. La tâche était inhumaine. Ni les martyrs, ni les saints des Évangiles n’auraient pu l’accomplir. Des bagnards jeunes et vibrants, auxquels on avait promis la liberté s’ils réchappaient de cette immonde entreprise, constituaient son armée.

Ainsi, Julien avait revu Marius. Ce fada avait refusé de se cacher plus longtemps chez l’abbé Doffyl. Les soldats l’avaient cueilli dans un bouge, où il faisait des affaires, tout en culbutant des filles pas farouches. Il avait eu peine à le reconnaître. Le charbon salissait méchamment sa figure de mauvais garçon né pour l’aventure. Tremblant de fièvre, il soulevait des cadavres que ses forces ne lui permettaient plus de porter. On jeta son corps parmi ceux qui étaient retombés à ses pieds.

Quand l’épuisement menaçait de le faire tomber, Roucas regagnait la maison de Doffyl, pour y prendre deux ou trois heures d’un mauvais repos, haché par les visions atroces de la peste et la longue plainte de son cœur.

Guenièvre était partie. Partie avec Ferréol, qui avait une chambre de garçon souvent amoureux, à l’angle de la rue des Trois soleils et de celle de la Lanternerie.

Chez son oncle, Barnabé ne trouvait aucun réconfort.

L’abbé voulait surtout sauver Frédéric.

Pour qu’en cas de malheur, il puisse faire les meilleures réponses possibles à Saint-Pierre, il l’enseignait même pendant son sommeil.

Souvent, dans ses cauchemars, Roucas remontait à bord du Grand-Saint-Antoine contresigner les certificats de son éminent confrère, le docteur Lachaux.

Celui-ci dormait le mieux du monde. S’étant juré de découvrir la panacée qui lui donnerait des statues dans la France entière, des lettres de noblesse et une forte pension prise sur la cassette du roi, il s’était retiré dans une charmante bastide, assez loin dans l’arrière-pays, pour y mieux réfléchir. Depuis que les portes de la ville avaient été fermées, il enrageait d’être empêché de venir, en personne, expérimenter ses potions et ressusciter les morts innombrables.

Quand Barnabé Roucas sortait de ces nuits injustes, c’était pour en retrouver d’autres pires, dehors.

Ainsi, mille ans, tout un âge de mort et de désolation, passaient sur la ville.

Sous le soleil exactement, Marseille, putain maudite, vierge bafouée, mère exorbitée, crevait et pourrissait.

À la fin du mois de septembre, près de la moitié des habitants de la cité était morte. Il y avait longtemps que les curés ne tenaient plus leurs registres paroissiaux. Néanmoins, à l’Évêché et à l’Hôtel de Ville, on avançait ce chiffre : trente mille morts. On en redoutait dix ou quinze mille de plus pour le mois qui venait.

Rien, ni les prières, ni les remèdes, n’arrêtait l’hécatombe.

Sitôt un tas de cadavres était-il débarrassé que d’autres s’empilaient, répugnants de de marques de malheur, sur l’aire puante, où des chiens faméliques s’arrachaient, en hurlant, des lambeaux de chair humaine tiède.

Les charrettes à bras, celles traînées par des chevaux éreintés par la pente et la brûlure du soleil, charriaient les corps de centaines de morts parmi lesquels tressautaient ceux d’agonisants qu’on y avait jetés parce qu’on les croyait trépassés.

Barnabé cautérisait les bubons d’un pêcheur qui avait survécu à deux naufrages et à une attaque de pirates. L’homme était jeune. Il voulait qu’il vive. C’était une terrible violence que d’imposer une si effroyable souffrance pour si peu d’espérance. Fermant ses oreilles aux hurlements du supplicié, Roucas appuyait le fer rouge sur l’aine du malade, quand Ferréol fit irruption dans la misérable chambre.

« Docteur, je vous ai cherché dans tout Marseille. Venez vite, Guenièvre se meurt ! »

Le jeune homme avait le regard fiévreux d’un possédé.

L’amour et la mort multiplient mutuellement leurs démences.

Dans l’instant où il avait parlé, la folie froide la plus désespérée s’était abattue dans le cœur de Barnabé.

Ils coururent, désordonnés et asphyxiés, à travers les venelles montantes, jusqu’à la maison où Ferréol et la belle abritaient leurs amours.

Elle gisait dans un grand lit tragique.

Barnabé se précipita. Tout son corps brûlait. En lui prenant sa main, il sentit le souffle glacé de la mort passer. La mourante ouvrit un œil bleu comme une mer du Nord.

Un instant, il crut qu’elle l’aimait encore et que son baiser la ranimerait.

Julien avait deviné un enchantement possible.

« Laissez-moi faire. Elle m’aime plus que vous et, dans toute la Provence, personne n’embrasse mieux les filles que moi ! »

Quand Ferréol décolla ses lèvres de celles de Guenièvre, elle était morte.

Roucas n’aurait su dire si lui-même vivait toujours. Il ne sentait plus son corps. Ses yeux gardaient la sécheresse de la fournaise qui écrasait Marseille.

L’abbé Doffyl savait déjà la nouvelle.

Il lui tendit une lettre. Elle venait de Versailles.

« Mon cher Roucas,

Toute la cour ne parle que de cette horrible peste qui ravage Marseille. Les dames ont lancé une nouvelle mode. Celle qui dit le plus de méchancetés est élue « peste du jour ». Elles ont le vice chevillé au corps. Rien de plus agréable que de leur écarter les cuisses pour bien les examiner. Les soupers du Régent sont extraordinaires de raffinement et de débauche. Le vin, les excès d’extase causent toutes sortes de malaises que je ne puis soigner seul. Rejoins-moi donc au pays des plaisirs les plus délicieux. Les maladies du bonheur sont aussi intéressantes que celles du malheur, et beaucoup plus agréables à soigner.

Ton confrère et ami,

Fagon »

Julien Ferréol l’attendait à la porte de la ville.

« Votre oncle m’a dit que vous partiez pour Versailles. La route est dangereuse. Vous n’êtes point doué pour l’aventure. Laissez-moi vous accompagner.

– Hélas, c’est toi que Guenièvre aimait !

– L’amour passe. Et Guenièvre est morte.

– Que feras-tu à Paris ?

– Té, pardi, je ferai fortune ! »

L’enthousiasme du jeune homme équilibrait sa tristesse. Barnabé se retourna un instant. Des maisons alentour parvenait le râle des agonisants. Un tombereau chargé de cadavres passait. Il présenta son passeport au garde et fit signe à Ferréol de le suivre.


Réalisé en collaboration avec logo_short_edition1.png

Source : Lequotidiendumedecin.fr

Commentez

Vous devez être inscrit ou abonné pour commenter un article et réagir. Pour rappel, la publication des commentaires est réservée aux professionnels de santé.

A la une

add

Cannabis : le gouvernement veut mettre en place une contravention pour sanctionner l'usage et la détention

cannabis

Interrogé mercredi sur BFMTV, le ministre de l'Intérieur a annoncé qu'une simple contravention pourrait, dans les prochains mois,... 3

G7 : la Sicile est en état d’alerte après l’attentat de Manchester

Taormina G7

Une cité blindée et 400 opérateurs de santé spécialisés déployés sur le terrain. À l’occasion du G7 qui se tient les 26 et 27 mai à... Commenter

Législatives 2017 : la carte des médecins candidats

Législatives 2017 : la carte des médecins candidats-0

Les élections législatives se dérouleront les dimanches 11 et 18 juin. La date limite de dépôt des candidatures (dans les 577... 1

A découvrir
l'annuaire du-diu
GUIDE PHARMA SANTE

Le Guide Pharma Santé regroupe l’ensemble des informations et points de contacts des entreprises du monde de la Santé.

Consulter
imageagenda

Retrouvez tous les évènements
et congrès à venir

Consulter