Histoire courte - Épisode 1 - Fagon à Versailles, Roucas à Marseille
Nouvelle

Histoire courteÉpisode 1 - Fagon à Versailles, Roucas à Marseille

26.07.2013

Marseille, 1720. Un jeune médecin est appelé à bord du Grand Saint-Antoine, navire revenant d'Orient, chargé d'une cargaison précieuse. Il diagnostique la peste. Les armateurs le contraignent à dissimuler la vérité. La maladie se répand dans la ville comme une traînée de poudre. Bilan : 50.000 morts à Marseille, autant dans le reste de la Provence.
> Par Bertrand Ailleret

  • ep1

Barnabé Roucas et son condisciple, Armand Fagon, se serrèrent gravement la main. Tous deux avaient prêté le serment d’Hippocrate une semaine auparavant. Des libations inavouables avaient suivi. Leurs maîtres leur avaient appris que le foie n’aime pas le vin Mais ils s’étaient souvenus de la leçon trop tard. Les effets des excès de tavernes et de filles de joie enfin dissipés, le sérieux de leur nouvel état de docteurs les avait rattrapés.

« Alors, c’est bien sûr ? Marseille, l’hôpital misérable, les maladies les plus dégoûtantes ?

– Et toi, Versailles, les princes du sang, les maîtresses du Régent ! »

Armand appartenait à une lignée fameuse de médecins. Des décennies durant, son aïeul avait veillé sur la santé du feu roi. Grâce à ses bons soins, saignées, purgations, administrations de lait d’ânesse coupé de bave de crapaud, arrachages de dents, grande opération de la fistule, le monarque avait atteint l’âge canonique de soixante-dix-sept ans.

Fagon n’insista pas. Barnabé avait une tête de mule. Il le regarda monter dans la diligence où s’entassaient gens, bêtes et marchandises.

Lui, voyagerait en grand équipage. Enfin remise de son récent veuvage, la duchesse Jeanne de Coeurfidèle rentrait à Versailles, après trois mois de larmes et d’inventaire dans la retraite de sa terre de Sauve. Elle lui avait aimablement proposé un coussin dans son carrosse.

La lourde voiture s’ébranla. Il la suivit un moment du regard, puis, murmurant dans un haussement d’épaules : « si c’est ce qu’il veut », s’en retourna chez sa logeuse qu’il quitterait pour toujours le lendemain.

Barnabé avait un oncle abbé à Marseille qui avait promis de le présenter au recteur de l’Hôtel-Dieu, ainsi qu’à quelques notables possiblement utiles à sa carrière.

De Montpellier au Vieux-Port, le voyage dura deux jours. En ce printemps 1720, la nature resplendissait. Même dans les villages les plus pauvres, il y avait un air de joie.

Roucas n’avait pas revu la cité depuis dix ans. L’odeur de mer, les cris, la presse, la force de la chaleur, les amoncellements d’ordures aux portes des maisons, le grouillement des enfants et des chiens pelés, le rire sonore des putains du port lui firent forte impression.

Un tel foisonnement donnait confiance en la vie. L’idée que tous ces gens, sans exception, lui compris, mourraient un jour avait quelque chose d’absurde.

 

L’abbé Doffyl habitait à deux pas de l’église des Accoules, au cœur de la vieille ville. La maison avait été repeinte. La domestique, une jeune fille d’une rare blondeur, à la peau aussi blanche que celle d’une princesse et aux yeux très bleus, lui ouvrit. Elle pouvait avoir seize ou dix-sept ans, avait la gorge bien prise et la taille fine. Assurément, elle n’était pas de ce pays de soleil.

C’était une vision.

Empêtré dans son corps de grand échalas qui ne sait pas encore qu’il plaît aux femmes, Barnabé la suivit sans savoir s’il devait ôter ou non son chapeau jusqu’au salon où l’attendait son oncle.

La prière et la charité l’avaient engraissé.

Bien que de basse extraction, le bonhomme vivait bien.

Sa complaisance l’avait hissé haut dans le monde. Il dînait à la table de Monseigneur de Belsunce et à celle de Monsieur Estelle, le premier échevin de la ville, avait des amitiés chez les armateurs et chez les notaires. Il était le confesseur indulgent de grandes dames pieuses et libertines.

La comtesse de Presles s’accusait de coquetterie. Dieu l’avait punie. Son mari était rentré des armées du Nord avec deux orphelins qu’il avait recueillis pour leur service. Guenièvre avait seize ans, son frère, Frédéric, en avait dix. L’époux était mort des suites de ses blessures. Elle n’avait osé renvoyer les enfants.

La pâleur de peau de la petite servante lui faisait paraître une négresse des îles. Ses gens se moquaient, ses amis raillaient. La nouvelle irait jusqu’à Versailles. Elle serait ridiculisée !

Après s’être assuré de l’exceptionnelle blondeur du garçonnet, transporté par son angélique pureté, l’abbé Doffyl, dont la vieille bonne venait de trépasser, avait engagé la grande sœur pour avoir le petit frère auprès de lui. Absoute de ses péchés, la comtesse avait juré qu’elle n’aurait plus à son service que des mauresques.

 

Il fut convenu que Barnabé logerait chez son oncle jusqu’à ce qu’il soit bien établi dans sa profession.

L’abbé le conduisit à son premier patient. Le vieux curé de Saint-Laurent était tombé de sa chaire. Il avait les reins rompus. Ni Dieu, ni Roucas ne firent de miracle.

Une dame d’œuvres, qui avait assisté à la consultation, lui proposa de l’accompagner dans ses visites de charité.

Ainsi devint-il le médecin des pauvres.

Il entrait dans toutes les maisons. Serrées les unes contre les autres dans des ruelles si étroites qu’il était impossible d’y avancer à deux de front, c’étaient des taudis puants, infestés de vermine et de misère. Dans cette promiscuité de saleté, de cris et de rires, ça naissait et ça mourrait avec une sorte d’acharnement. Barnabé saignait les fiévreux, mettait des emplâtres sur des jambes tordues, lavait des pustules.

Grabataires, enfants morveux, pêcheurs aux mains brûlées par les filets, parturientes perdues constituaient son ordinaire.

Il attendait que le ciel ou son oncle le fassent entrer à l’Hôtel-Dieu. Il attendait un signe du Destin. Il attendait d’avoir la force de déclarer sa flamme à Guenièvre.

Sa beauté, la teinte très pâle de sa peau, ses yeux bleus comme un ciel de mistral le paralysaient. Il était docteur, elle n’était qu’une simple domestique. À sa place, Fagon l’aurait culbutée depuis belle lurette. Lui n’était pas homme à avoir de scrupules.

Une lettre enthousiaste lui était parvenue de Versailles. Fagon s’était fait une spécialité des vapeurs des dames et de quelques incommodités plus gênantes pour la poursuite de leurs amours. Il lui arrivait de leur prouver par lui-même que leurs amants n’avaient plus rien à redouter. Dans les boudoirs, dans les draps en soie, l’amour fait passer toutes les maladies, même celles de l’amour. Il pressait son ami de le rejoindre.

Mais Roucas voulait l’Hôtel-Dieu. Et il aimait Guenièvre, la servante de son oncle abbé.

 

Ce soir-là, les deux hommes finissaient de souper quand retentit un grand mouvement d’armes et de chevaux.

« Au nom du roi, ouvrez ! »

C’était Jaume, le secrétaire particulier d’Estelle. Une escorte de soldats du guet entourait sa voiture. Il fallait que l’affaire fût grave pour qu’un personnage aussi considérable que le premier échevin lui envoyât son homme de confiance à une heure aussi tardive.

L’abbé entraîna aussitôt son visiteur dans son cabinet. Barnabé n’était pas du genre à écouter aux portes. Des exclamations parvinrent jusqu’à ses oreilles. « Intérêts colossaux, secret, foire de Beaucaire, millions de livres, morts par centaines, incertitude, providence. »

 

« Voici mon neveu le docteur Barnabé Roucas. Il n’est pas expérimenté mais de bonne volonté. Il rêve d’une place de médecin à l’Hôtel-Dieu. Mes prières éclaireront son diagnostic. »

Le secrétaire de Monsieur Estelle le scrutait de pied en cap. Aussi maigre que Doffyl était en chair, il ressemblait à un méchant oiseau.

Satisfait de l’examen, il se tourna vers l’abbé. « Vous avez raison, un deuxième avis de la Faculté ne pourra que nous conforter. »

Son oncle ne lui fournit aucune explication.

« Mon garçon, cela fait six semaines que tu es à Marseille. Il est temps que tu montes enfin dans un bateau. »

En bas de l’escalier, ils croisèrent Guenièvre. Les deux jeunes gens échangèrent un merveilleux sourire. Elle était plus belle que la plus éclatante des beautés de la cour. Plus que jamais, Roucas était déterminé à ne pas rejoindre son ami Fagon à Versailles.


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Source : Lequotidiendumedecin.fr
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02.09.2013 à 19h29

« EXCELLENT. »

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