Souvenir de carabin - Mort d'un cobaye

Souvenir de carabinMort d'un cobaye

24.12.2018
Pour le meilleur… ou pour le pire, les lecteurs du « Quotidien » nous ont raconté leurs souvenirs d’étudiant en médecine. Pendant les fêtes de fin d’année, nous publions chaque jour leurs récits.
  • cobaye

    Mort d'un cobaye

citation
Si la présence aux cours était facultative, elle était obligatoire aux travaux pratiques, et nous étions une vingtaine à participer à la séance qui portait sur le syndrome de Brown-Séquard.

Brown-Séquard fut un médecin du XIXe siècle qui travailla à Londres, aux États-Unis et en France, où il succéda à Claude Bernard, au Collège de France. Il était connu pour faire des expérimentations originales, comme greffer la queue d’un chat sur la crête d’un coq, ou injecter du sang dans la tête de condamnés décapités en espérant les faire revivre. Mais cela, on ne nous l’avait pas appris. On nous avait seulement appris qu’il avait donné son nom à un syndrome célèbre, en montrant que l’hémisection de la moelle épinière dans la région dorsolombaire entraînait une paralysie sous-jacente du même côté. Comment l’avait-il découvert ? Sans doute en faisant l’expérience que nous allions reproduire.

Le chef de travaux pratiques était un petit jeune homme brun dont seule la blouse blanche le différenciait des étudiants. Après avoir tracé au tableau un schéma des faisceaux de la moelle épinière, il nous expliqua d’un air ennuyé en quoi consistait la manipulation que nous allions effectuer. Puis il déposa, sur chaque table devant laquelle nous étions assis deux par deux, une seringue, une aiguille, un flacon de novocaïne et une compresse.  

Il nous distribua alors des cobayes, les tirant d’une cage où ils se reposaient sur un lit de paille.

Il s’agissait dans un premier temps de leur raser les poils dans la région dorsolombaire, puis d’injecter en sous-cutané une dose de novocaïne. Ensuite, il faudrait inciser la peau en cet endroit, puis enfoncer la pointe d’une lancette dans la partie droite de la colonne vertébrale, afin d’obtenir, si le geste était réussi, une paralysie de l’arrière-train du côté droit, réalisant ainsi par nous-mêmes le syndrome dont il était question. Nous disposions, pour ce faire, de la petite boîte d’instruments qui nous avaient servis, au début de nos études.

C’était la première fois que nous avions affaire à des cobayes.

Un regard étonné et confiant

Ils se présentaient sous la forme de petites boules de poils blancs et bruns d’où émergeaient de petites pattes griffues, et de petites oreilles à peine visibles. Les yeux ronds, de chaque côté d’une tête prolongeant directement le corps sans qu’il y ait de cou apparent, leur donnaient un regard étonné et confiant, le museau rose, la minuscule bouche, fente à peine indiquée au-dessus d’un menton inexistant, concouraient à donner une impression de gentillesse et de naïveté, qui faisait penser à ces animaux en peluche, ces « doudous », compagnons inséparables des bambins.

Une fois placé sur la table, le nôtre commença par explorer son nouveau territoire, en en faisant le tour. Comme nous étions deux par table pour un cobaye, il fallut décider qui serait l’opérateur et qui serait l’assistant. Mon voisin était un garçon râblé, au regard décidé, apparemment très satisfait de lui-même. J’avais bien compris qu’il souhaitait avoir le beau rôle. Après tout, puisque cela lui faisait plaisir, je le lui laissai bien volontiers.

De toute façon, nous n’étions pas notés et cette manipulation n’avait qu’un intérêt pédagogique, sans doute pour nous familiariser avec les expériences sur animaux de laboratoire. Ce fut donc à moi de saisir le cobaye pour l’empêcher de bouger pendant que mon voisin procédait au rasage. La gentille bête fit quelques tentatives pour s’y soustraire, mais sans conviction, et sans résultat puisque je la maintenais fermement. Ensuite l’opérateur prit la seringue, ajusta l’aiguille, aspira la novocaïne dans son flacon, et se mit en devoir de l’injecter sous le rectangle de peau rose qu’il venait de dénuder.

Un concert de plaintes

C’est alors que l’on entendit de petits couinements aigus venant non seulement de notre animal, mais  de tous les autres car l’opération d’anesthésie locale était appliquée simultanément à ses congénères. Puis les couinements se calmèrent, tandis que l’opérateur se saisissait de son scalpel. Lorsqu’il commença à inciser, un concert de plaintes s’éleva de nouveau dans la salle, car l’anesthésie locale s’avérait d’une efficacité douteuse. Mais lorsqu’on est dans l’action, la réussite est le seul objectif recherché. Nous n’avions plus affaire à un être vivant, mais à des éléments anatomiques qu’il nous fallait maîtriser.

Ayant étanché à la compresse les quelques gouttes de sang qui perlaient, mon voisin se saisit de la lancette que comportait sa boîte d’instruments, et repéra au doigt la saillie médiane des apophyses épineuses. Pour aboutir au résultat, il suffisait d’enfoncer latéralement la lancette pour sectionner la moitié de la moelle épinière. Mais celle-ci étant protégée par la paroi que constituaient les vertèbres, le risque était de glisser sur l’os et s’égarer dans les chairs. Or les dimensions d’une colonne vertébrale d’un cobaye étant minimes, le geste devait être d’une parfaite précision pour réussir.

La lancette s’enfonça. Le cobaye se débattit, de toutes ses pattes sans exception il se mit à gratter énergiquement le bois de la table. Donc aucun succès. Le geste fut répété. Encore aucun succès. Mon voisin commençait à s’énerver

« Mais tiens-le bien, voyons ! Il n’arrête pas de bouger ! », me dit-il avec un ton de reproche.

Il enfonça de nouveau l’instrument, et l’agita rageusement comme s’il voulait réduire en bouillie cette moelle épinière qui lui échappait. Toujours aucun succès. Alors il s’écria :

« Ah, la sale bête ! Essaie donc, toi ! Moi, j’y renonce. »

Je ne pouvais plus reculer
J’étais à cette époque externe dans un service de chirurgie, très fier de revêtir la casaque stérile, d’enfiler les  gants, et de participer à des interventions, même si ce n’était que pour tenir des écarteurs derrière l’interne ou le patron sans rien voir du champ opératoire. Et surtout, pendant les gardes, c’était aux externes de faire des plâtres simples et de suturer des plaies superficielles, En opérant moi-même aujourd’hui, j’aurais eu peur de ternir mon image au cas où je ne réussirais pas à sectionner la moelle. Aux yeux de mon voisin, bien sûr, mais aussi à mes propres yeux : si j’échouais, ne serait-ce pas la preuve que j’étais  malhabile, malgré mes fonctions de chirurgien en herbe ? C’était peut-être la véritable raison pour laquelle, inconsciemment et un peu lâchement, j’avais préféré me cantonner au rôle d’auxiliaire. Mais cette fois, je ne pouvais plus reculer.  

Ce fut alors au tour de mon voisin de maintenir le cobaye, ce qu’il fit avec une mauvaise volonté évidente, desserrant régulièrement son étreinte avec une sorte d’indifférence à la suite des évènements. Je choisis un endroit qui n’avait pas encore été utilisé dans les essais précédents, et enfonçai la lancette bien droit, d’un seul coup, juste à côté de la saillie d’une épineuse.

Les cobayes, pendant tout ce temps, n’avaient pas arrêté de couiner. Toute la salle résonnait de leurs gémissements, sans que cela  perturbe l’attention que nous mettions à notre tâche. Le mien, lorsque ma lancette s’enfonça, émit un cri encore plus perçant que d’habitude. Une soudaine convulsion agita son arrière-train. Puis il s’immobilisa, et cessa définitivement de se plaindre.

Un respect mêlé d’envie
Nous le lâchâmes. Au bout de quelques secondes, il sembla reprendre ses esprits et chercher à s’échapper. Maladroitement, car si les pattes de devant et la patte arrière gauche fonctionnaient bien, la patte arrière droite restait figée, il avait l’air de la tirer comme un poids mort, et cela lui donnait une sorte de boiterie grotesque. 

J’avais gagné ! J’étais arrivé à sectionner la moitié de la moelle épinière, du premier coup, reproduisant de mes propres mains le fameux syndrome de Brown-Séquard.

Je venais de  remonter dans l’estime de mon voisin, qui me regardait maintenant avec un respect mêlé d’envie. Il alla même jusqu’à me féliciter.

« On voit que tu es externe en chirurgie, bravo ! »

Mais le compliment qui me remplit d’orgueil, ce fut celui du chef de travaux.

En fin de séance, il passa dans les rangées, pour juger des résultats. Apparemment, ceux des autres tables n’avaient pas obtenu l’objectif recherché. Lorsqu'il arriva à la nôtre, il incita notre victime à se déplacer, par de petites poussées de la main. Et voyant qu’il se traînait lamentablement avec une patte paralysée il s’écria :

« Ah ! Vous, au moins, vous y êtes arrivé ! Enfin quelqu’un qui en a été capable ! »

Restait à passer au dernier acte.

Le chef de travaux nous distribua un nouveau flacon qui contenait un liquide du genre penthotal. Il s’agissait maintenant de procéder à l’euthanasie, en injectant dans le péritoine, c’est-à-dire dans le ventre, une dose de ce produit.

« Faites bien attention ! Enfoncer l’aiguille bien dans l’abdomen, ne vous égarez pas à côté. Vous ne voudriez pas que le cobaye se réveille couvert de blessures ! », nous avertit-il.

Ce qui fut fait, provoquant un ultime couinement de désespoir.

La séance était terminée. Nous ramassâmes les petits corps inertes, les déposâmes dans un grand sac, et sortîmes de la salle de travaux pratiques.

Pierre avait raison
Cette réussite inespérée me resta longtemps en mémoire. Plus tard, lorsque je me demandai si j’avais raison de m’orienter vers la chirurgie, son souvenir m’aida à me décider. C’est que pour faire un bon médecin, il faut des connaissances, des qualités d’observation, de raisonnement et de décision, mais que pour faire un bon chirurgien, il faut en plus de tout cela une certaine adresse manuelle et le sens du geste. Or je n’avais jamais été « bricoleur » et je n’étais à l’aise que devant une feuille de papier. Mais au moins une fois dans ma vie je m’étais prouvé que je pouvais aussi bien, et en l’occurrence mieux, que d’autres, exécuter un geste chirurgical. Et je gardais longtemps en moi-même la fierté d’avoir réussi à obtenir le « syndrome de Brown-Séquard » sur un animal d’expérience

Ce fut quelques années plus tard que ce souvenir fut terni.

Au dîner d’anniversaire de mon ami Pierre, la conversation vint à porter sur les animaux. Il avait un chien, un bon épagneul breton qui après avoir obtenu quelques miettes du dîner, était allé se coucher devant le feu de cheminée de la salle-à-manger. Moi, chez mes parents, j’avais un chat, un beau chat noir et blanc qui disparaissait parfois de notre pavillon mais revenait toujours au moment où nous commencions à nous inquiéter. Et nous nous mîmes à comparer les qualités respectives des chiens et des chats, puis des animaux en général. Et puis, de fil en aiguille, nous évoquâmes la condition des animaux de laboratoire. Alors Pierre s’adressa à moi :

« Tu te souviens, quand nous étions en Faculté, de ces travaux pratiques sur le cobaye ? Ce n’était pas pour faire une expérience qui pouvait servir à quelque chose, c’était juste pour reproduire un syndrome qu’on connaissait depuis longtemps ! Eh bien moi, avec mon voisin, on n’y a pas touché à notre cobaye. Pourquoi faire souffrir une pauvre bête simplement parce que c’était au programme des travaux pratiques ? À la fin, on lui a fait sa piqûre dans le ventre, pour qu’il ne serve pas à d’autres expériences de ce genre, mais c’est tout. »

J’ai opiné vaguement de la tête, sans rien dire.

Et depuis ce jour-là, un vague sentiment de malaise remplaça cette fierté que j’éprouvais en pensant à cette histoire du cobaye. Pierre avait raison. Pourquoi ne m’étais-je pas comporté comme lui, pourquoi avais-je accepté de martyriser cette innocente créature ? Pour exécuter les directives qu’on nous avait données ? Pourtant, je ne risquais pas une mauvaise note, puisque nous n’étions pas notés. Alors pour éviter une remarque désagréable du chef de travaux ? Peu probable, car il avait l’air assez indifférent à ses fonctions.

J’avais cependant des circonstances atténuantes : aucun de mes condisciples n’avait refusé la manipulation prescrite, aucun ne s’était apitoyé sur le sort de la victime. Alors, je conclus que cette insensibilité pouvait s’expliquer à la fois par le respect de l’autorité et par cette irresponsabilité que confère l’appartenance à un groupe dont on ne veut pas se distinguer.

Bien sûr, il ne s’agissait que d’un cobaye. Et dans les laboratoires de recherche, on fait bien pire, toutefois dans un but utilitaire, et pas seulement démonstratif. Mais dans des circonstances plus graves, sur des sujets autres que des animaux, n’aurais-je pas, moi aussi, exécuté les ordres et été heureux de recevoir les compliments d’une autorité supérieure ?

Cette histoire remonte à une époque où les études de médecine n’étaient pas ce qu’elles sont devenues. Maintenant que les étudiants peuvent s’exercer sur des mannequins perfectionnés, il est  peu probable qu’on ait besoin de cobayes pour les travaux pratiques. Et depuis que la notion du bien-être animal est entrée dans le vocabulaire, sinon dans les mœurs, quel professeur, quel enseignant, aurait l’idée de mettre au programme des travaux pratiques la reproduction du syndrome de Brown-Séquard sur des êtres vivants, ne serait-ce que des cobayes ?

Aucun, je pense.

Enfin, j’espère.citation

Dr Jean-Pierre Brunet, chirurgien orthopédique
Source : Lequotidiendumedecin.fr

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