« Je soigne des malades, pas des chiffres », clame un médecin de l'AP-HP à sa direction

« Je soigne des malades, pas des chiffres », clame un médecin de l'AP-HP à sa direction

Anne Bayle-Iniguez
| 21.02.2018
  • email

« Je vous ai déjà dit que cela ne m'intéresse pas. Je soigne des malades, pas des chiffres. » Ce propos agacé est celui d'un médecin hospitalier, un PU-PH de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), ulcéré de recevoir une nouvelle fois un email d'une cadre administratif de pôle l'informant, chiffres à l'appui, du bilan économique de son établissement. « Je vous prie de trouver ci-joint les documents de suivi des indicateurs d’activités, de dépenses et de recettes, écrit-elle dans un style administratif. Synthèse pour le groupe hospitalier, un suivi des séjours en cible et activité pour le GH, un suivi activités, recettes, dépenses spécifiques au pôle 107 […]Cordialement. »

La réponse courroucée du praticien destinataire à sa cadre de pôle, qui ne fait pourtant rien d'autre que son travail de transmission d'informations, et l'échange qui s'ensuit sont « emblématiques de la période actuelle », décrypte le Pr Bernard Granger, psychiatre à l'AP-HP très impliqué dans la défense de l'hôpital public, et qui a révélé cette correspondance. 

« Il va falloir vous y faire »

S'ensuit la réaction épidermique d'une directrice de l'établissement, mise au courant de l'échange entre la cadre et le médecin. Le ton monte... En s'adressant au PU-PH récalcitrant, la directrice emploie un vocabulaire symptomatique de la pression économique qu'elle subit elle-même au quotidien : « Bonjour monsieur X, malheureusement il va falloir vous y faire. L’objectif est justement de nous assurer qu’ils se portent bien (les chiffres). À ma connaissance ceci ne porte nullement atteinte ni aux patients, ni aux soins. Bien à vous. »

Après un nouvel échange sec mais poli, la directrice adresse un email d'excuse au médecin pour le ton employé. Sans se démonter, elle argumente toutefois en faveur d'une « responsabilité collective dans la vie de leur hôpital » et la bonne gestion. 

« J’ai personnellement des difficultés réelles à comprendre pourquoi ces thématiques sont régulièrement érigées en opposition à celles portées par le collectif qui assure la prise en charge des patients, puisque toute forme de pensée a toujours bien montré que la recherche de la "bonne gestion" représente toujours un objectif essentiel de chaque communauté sociale, qui y place aussi sa capacité à s’assurer de sa propre pérennité », écrit-elle, un samedi, à 23h30.

Elle complète son propos en regrettant le refus du PU-PH – membre de la commission médicale d'établissement – d'être destinataire de données économiques « mises en partage », une attitude qui « ne va pas dans le sens de l’objectif consistant à redonner la voix aux équipes et recréer les conditions de la confiance ».

Fracture

Cet échange se termine par une justification du médecin hospitalier, entre fatalisme et ironie, preuve de la frontière entre les mondes administratif et médical. « Vous êtes l'instrument de ces politiques [la gestion par objectifs, la suradministration, NDLR], plus ou moins consciemment, écrit le médecin. Ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre. Vous faites de votre mieux, mais vous subissez, vous exécutez. Vous avez de plus l'obligation de vous taire. La souffrance éthique des directeurs est une réalité terrible, dont leurs syndicats se font justement l'écho. »

Avant de conclure, comme une fin de non-recevoir : « Par hygiène mentale et pour préserver mes coronaires, comme on se désabonne d'une liste de diffusion dont les messages nous agressent ou nous importunent, j'avais demandé à [la cadre de pôle] de ne plus m'envoyer ni statistiques, ni tableaux de bord, ni autres documents du même ordre […]. Pourquoi ces tableaux sont-ils dérangeants et même insupportables ? Parce qu'ils réduisent le travail des équipes soignantes à des chiffres, souvent faux d'ailleurs. Ce réductionnisme est contraire à notre vocation et à notre éthique. Refuser de recevoir ces données dans sa boîte mél est une façon de dire non à cette conception des choses, qui traduit une forme de misère intellectuelle et morale. »

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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