Deux ans après Charlie, Patrick Pelloux : « Tant qu'il n'y a pas de kalachnikov, tout va bien »

Deux ans après Charlie, Patrick Pelloux : « Tant qu'il n'y a pas de kalachnikov, tout va bien »

06.01.2017
  • pelloux

Le Dr Patrick Pelloux commémore à sa façon, avec sa colère, son désespoir, sa confiance dans « le rire » et l'« irrévérence »…, l'attentat qui a coûté la vie il y a deux ans à ses amis de « Charlie Hebdo ».

LE QUOTIDIEN : Le 7 janvier marque la « commémoration » de l'attentat contre « Charlie Hebdo ». Comment, vous qui l'avez vécu de très près, saluez-vous la mémoire de cet événement ?

Dr PATRICK PELLOUX : Il est toujours difficile de savoir ce que représente une commémoration… Mais c'est un moment important pour ne pas oublier les personnes qui sont mortes. Le 7 janvier 2015, pour la première fois, une rédaction a été attaquée et décimée.

Il faut repartir sur l'histoire même de ce drame. « Charlie Hebdo » a toujours représenté, avec « le Canard enchaîné », l'irrévérence, le devoir de blasphème. Les intégristes islamiques le savaient, ils avaient préparé de longue date leur attentat qui ciblait des pointures du journalisme et de l'humour. Et ils ont atteint, aussi, des personnes comme Elsa Cayat, une immense psychiatre, et l'économiste Bernard Maris… Et puis les dessinateurs… Le manque que leur disparition entraîne depuis 24 mois est terrible ! Charb faisait partie de mon existence, et puis Cabu, Tignous, Honoré, Wolinski… Personne ne les égale aujourd'hui dans le dessin de presse.

Après l’attentat à « Charlie », l’équipe avait titré « Tout est pardonné ». Peut-on vraiment pardonner ?

Pardonner ? Jamais, jamais, jamais ! Ne pas haïr est une chose, mais pardonner ces actes terroristes, jamais. On peut tout pardonner tant qu’il n’y a pas la mort au bout, tant que l’irréparable n’est pas commis. J’ai pris l’habitude de dire que tant qu’il n’y a pas de kalachnikov, tout va bien. Je ne peux pas pardonner car tout a changé, même si je savoure chaque jour le fait d’être vivant. Ils ont tué mes amis, j’aurais dû être tué – j’ai arrêté de dire que je suis à moitié mort, mais j’aurais dû être assassiné puisque j’aurais dû être présent à cette conférence de rédaction. Je ne peux pas pardonner ça.

Vous êtes à la fois victime, médecin, observateur… Est-ce que cela vous donne un regard particulier ?

J'ai conscience d'être un personnage très singulier dans tout ça. Je crois que, d'une certaine façon, être moi-même victime m'a permis de canaliser mon désespoir – parce que le désespoir est une énergie – pour améliorer la prise en charge des victimes.

Le travail fait par les cellules d'urgence médico-psychologiques avec le Dr Cremniter et par le SAMU de Paris pour aider les victimes, c'est quelque chose dont on n'avait pas conscience il y a quelques années. On était alors dans l'instantanéité. Or on vient de découvrir autre chose : le médecin, le psychiatre qui va aider la victime aux premiers instants de l'attentat, il va lui falloir continuer, ne pas lâcher les victimes, faire ce lien avec le temps. Je regrette toutefois que le système d'indemnisation soit beaucoup trop compliqué ; il mérite d'être encadré. Et puis on ne protège pas assez les victimes des médias, il faut prendre garde à leur fragilité et ne pas les surexposer.

Vous-même avez été amené à côtoyer de nombreuses victimes des attentats. Qu'avez-vous appris de ces rencontres ?

Qu'il n'y a pas une victime qui est comme une autre. Il n'y a pas « un » schéma. L'aide qu'on apporte aux victimes ne peut être qu'une aide à la carte. Et elle doit être plurielle. S'exercer sur divers terrains – certaines victimes ont dû changer de métier, certaines ont divorcé, d'autres ont fait des bébés… Ce qui compte le plus, c'est la bienveillance.

Autre point où je suis très inquiet : l'anticipation du retour des djihadistes français. Moi d'ailleurs, je suis pour qu'ils soient abattus avant qu'ils reviennent en France plutôt qu'ils rentrent et tuent des innocents. Nous sommes dans une période de guerre, nous devons nous défendre à l'extérieur comme nous devons nous défendre du radicalisme islamique et des radicalismes religieux en général. Il faut à cet égard beaucoup plus surveiller ce qui se passe dans les mosquées. Sans avoir peur ni faire des amalgames (je ne suis pas islamophobe), mais sans être idiot non plus.

Auriez-vous fait de telles déclarations il y a quelques années ?

On a quitté, en partie, l'État de droit. Alors oui, j'ai changé complètement mon regard par rapport à ça. J'ai revu totalement toutes mes priorités. Je suis un guetteur de temps et j'essaie, en permanence, d'être sûr que nous sommes prêts en cas d'attentat. Dans ce registre, je regrette – vous ne pouvez pas savoir à quel point – la guerre des polices. Pour reprendre les conclusions du rapport parlementaire Fenech, il n'est pas tolérable que les états-majors de police – BRI, RAID, GIGN – n'arrivent pas à travailler ensemble.

Avez-vous le sentiment que le traumatisme des attentats a changé quelque chose chez vos confrères médecins ?

Beaucoup d'entre eux, en ville comme à l'hôpital, ont pris en charge ou bien suivent des victimes d'attentat. Certains ont développé des psychotraumatismes. Les professionnels de santé sont marqués à vie par ces carnages et s’investissent encore plus qu’avant dans l’amélioration de leurs connaissances sur la prise en charge des victimes. Il y a aujourd’hui une volonté générale de participation, de coopération et d’amélioration du système, alors que la concurrence était visible au cours des années passées.

Continuez-vous à travailler ?

J’ai refusé tout traitement de faveur. Mais s’il y avait un autre attentat, je craindrais de me retrouver en état de sidération et de ne pas être opérationnel. Je préférerais donc me consacrer à la coordination des secours. Mais au quotidien, je continue à faire du camion, à aller sur des sites de drames, d’accidents. C’est en moi, je suis urgentiste jusqu’à la fin !

Vous vivez sous protection. Avez-vous peur ?

Oui, il faudrait être inconscient pour ne pas avoir peur.

Collectivement, et comme les Français, je n’ai pas peur. C’est formidable de voir que notre pays n’a pas cédé sur les valeurs de la République. Les chrétiens n’ont pas pris les armes pour se venger des musulmans, notre pays sait se tenir. Mais individuellement, bien sûr que j’ai peur. On se demande quand ils vont attaquer à nouveau. Ce n’est pas une peur qui inhibe totalement, mais qui fait s’interroger.

Peut-on encore rire de tout aujourd’hui ?

Il faut rire de tout. Le rire est ce qui casse le mieux notre visage de mort, disait à peu près comme ça Malraux. La terreur, la violence, la dictature ou le radicalisme religieux ne font jamais rire, et une société composée d’humains doit être capable de rire. Les religieux veulent empêcher ça pour nous interdire de nous moquer d’eux. La religion catholique a mis des siècles à se calmer, ne l’oublions pas, il faut beaucoup de courage aux dessinateurs pour continuer à se foutre de la gueule du Prophète. Il faut se moquer de cette religion qui veut enfermer les femmes, et faire revivre la charia.

Propos recueillis par Henri de Saint Roman et Karine Piganeau
Source : Lequotidiendumedecin.fr

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