Remplaçant ou remplacé : vos histoires - Les cinq armoires d'Antoine

Remplaçant ou remplacé : vos histoiresLes cinq armoires d'Antoine

09.08.2013

Ils ont vécu une expérience insolite lors d’un remplacement. Ils racontent...

  • armoires

    Les cinq armoires d'Antoine

C'était il y a 6 ans, au mois d'août.

Je devais remplacer le Dr Vogt : un homme, plus vieux que moi, fin clinicien, solitaire tendance vieux loup de mer, paternaliste un peu bourru. Autant dire que je craignais la réaction des patients face à la jeune fille un peu gauche et très (trop ?) enthousiaste.

Ce d'autant qu'un jour, ses patients seraient peut-être les miens. En effet, il « débordait », et le but de ce remplacement était de voir si nous étions compatibles. Un tremplin vers la collaboration, puis l'association.

Evidemment, j'avais pris conscience dès la première entrevue que le défaut majeur du cabinet était l'absence totale d'informatique. Mais, j'étais optimiste. Tout comme je me voyais déjà repeignant en couleurs claires les murs de la petite pièce du fond lorsqu'elle deviendrait mon bureau (« avec plusieurs sources de lumière et une jolie plante verte à côté de la fenêtre, ce sera accueillant »), j'imaginais le moment où je lui montrerais le nouveau logiciel médical.

En tout cas, pour le temps du mois d'août, ce n'était pas vraiment un problème. Enfin, c'est ce que je croyais.

J'avais déjà travaillé dans des cabinets sans informatique, et pour une durée courte, cela m'avait relativement peu affecté. Soit une secrétaire, présente sur place préparait la pile de dossier papier à l'avance le matin, soit je les prenais un par un au début de chaque consultation.

Chez le Dr Vogt, c'est la deuxième solution. Sauf que les dossiers ne sont pas classés par ordre alphabétique.

Oh, j'exagère. Dans le placard de la pièce de consultation, ils sont classés de A à Z. Mais quand ce placard a été plein, un deuxième a été rempli (dans la petite pièce du fond). De A à Z à nouveau. Puis un troisième (cuisine), un quatrième (couloir), un cinquième (salle d'attente). Tous classés indépendamment de A à Z. Le Dr Vogt connais à peu près la date de la première consultation de chacun de ces patients, et cherche dans le bon placard du premier coup.

Si ça s'arrêtait là, ce serait trop simple. Les « gros dossiers » sont sur une étagère à part car ils prennent trop de place dans les placards. Pour y accéder, il faut se mettre à quatre pattes sous la table d'examen. Mais il faut reconnaître qu'ils sont rangés par ordre alphabétique ! Et là, à côté de la réserve de médicaments, c'est quoi ? Les « dossiers à revoir ». Et ici, derrière le miroir au-dessus du lavabo ? Les « visites à domicile ». Et puis quelques uns, isolés. « Oh bah je ne sais pas, le dossier de Mme Pollet, il a toujours été derrière les annuaires », me dira plus tard le Dr Vogt, comme si cela ne dépendait pas de lui, mais d'une espèce de force supérieure.

J'ai donc passé 4 semaines à occuper quinze pour cent de mon temps de consultation (j'ai fait le calcul !) à chercher les dossiers. Parfois, les patients essayaient de m'aider en me disant d'emblée « je crois que d'habitude, il cherche par là » (en montrant une zone assez large du cabinet). D'autres devaient un peu s'amuser et lâchaient au bout d'un quart d'heure, alors que j'étais debout en équilibre sur un tabouret pour vérifier le haut des placards « Ah mais, vous savez que d'habitude, il vient me voir à domicile ».

Je vous épargne les noms de jeune fille (recommencer les placards un à un en cherchant à la bonne lettre, cette fois), les erreurs (les T et les I majuscules du Dr Vogt se ressemblent tant que lui-même a apparemment du mal à faire la différence), les malentendus (« Oui, c'est bien mon dossier, mais en fait, c'est pas pour moi que je viens ! »).

J'ai maudit le Dr Vogt plus d'une fois.

J'ai râlé, j'ai ronchonné, j'ai hurlé, j'ai eu envie de tout casser. J'ai revu tout mon glossaire d'insultes. J'ai posé tout un tas de diagnostics psychiatriques légèrement exagérés. J'ai imaginé tout un tas de tortures qui pourraient le faire souffrir autant que je souffrais (« l'écartèlement, d'accord, mais je ne trouverai jamais quatre chevaux »). J'ai voulu téléphoner à sa mère pour lui demander comment on en était arrivés là. J'ai rêvé de débarquer sur son lieu de vacances en lui disant : « Où est le dossier de M. Charles ? » - oh oui, ça, j'en ai rêvé. Enfin, si une chose était sûre, c'est que jamais je ne m'installerais avec un type aussi tordu.

A son retour, un peu sèche, je lui ai dit que je refusais de travailler sans informatique. Sans informatique pour tous les deux. Je savais qu'il ne céderait pas, et c'était ma façon - un peu lâche - de décliner l'offre.

Et puis... Et puis il a eu de très bons retours sur moi. Et puis, je me suis rendue compte que sur le plan médical pur, je ne m'étais jamais sentie aussi en accord avec quelqu'un. Et puis, il s'est dit que de toute façon, c'était ça ou rien (les temps sont durs...). Et puis, je me suis souvenue des fous rires partagés avec les patients quand le découragement me faisait faire les pires grimaces de mon répertoire (« Ah nan mais ça c'est pas mon dossier, c'est celui de ma soeur ») ou quand je finissais dans les positions les plus invraisemblables (« Mais, euh, excusez moi Docteur... Vous faites quoi en fait, là ??? »).

Vous me voyez venir : on s'est installé ensemble. J'ai repeint la pièce du fond avec des couleurs claires. Une ampoule est cassée et la plante verte a déjà été en meilleure forme, mais c'est accueillant. J'ai mis 6 mois à rentrer le gros des dossiers dans notre logiciel. Il a mis à peine plus à s'y habituer. Ça fait cinq ans et demi qu'il dit « Mais comment on faisait avant ? » - ce qui me fait, encore aujourd'hui, lever les yeux aux ciel. Et c'est le parrain de ma fille. Merci pour tout Antoine.

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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