LE QUOTIDIEN : Avec la parution attendue des décrets sur la rémunération des docteurs juniors ambulatoires, votre mandat démarre sur des chapeaux de roue. L’Isnar-IMG réclamait un paiement à l’acte, qui n’a pas été retenu. Êtes-vous déçue ?
ATIKA BOKHARI : Notre volonté, même si nous avons toujours été opposés à cette réforme, a constamment été de la rendre plus sécuritaire pour les internes et les patients. Plus sécuritaire, plus pédagogique et davantage professionnalisante. C’étaient nos garde-fous ! Là, avec la publication de ces textes réglementaires, on peut avoir l’impression qu’on fait un petit pas en avant mais c’est en réalité un pas de côté, puisque la rémunération relève surtout du salariat et soulève de nouveaux inconvénients.
Lesquels ?
Cette rémunération des docteurs juniors est extrêmement inégalitaire, avec des internes qui, lors d’un stage en zone d’intervention prioritaire (ZIP), avec l’indemnité forfaitaire de 1 000 euros brut par mois qui l’accompagne, percevraient des revenus de près d’un tiers supérieur à celui du salaire de base ! Et ces zones ZIP, combien sont-elles, où sont-elles, qui les actualisera ?
Beaucoup d’autres questions restent en suspens comme les conditions d’accueil, le passage des thèses ou la permanence des soins. Je rappelle qu’à l’occasion de notre enquête nationale qui sondait les attentes des internes quant à leur exercice futur et cette quatrième année de DES, plus des trois-quarts d’entre eux réclamaient un exercice libéral. Là, on leur propose de fait, presque une année de salariat. Pour nous c’est plutôt un pas en arrière.
Êtes-vous aussi confiante que le ministère de la Santé sur le recrutement de maître de stage des universités (MSU) en nombre suffisant pour accueillir les 3 700 premiers docteurs juniors en novembre 2026 ?
En effet, la grande ligne rouge que nous avons en commun avec le cabinet ministériel, c’est qu’il y ait au moins 80 % de MSU identifiés dès la mi-octobre pour accueillir des docteurs juniors ambulatoires. C’est non négociable ! Cette réforme commence en novembre 2026, il faut que tout soit « bouclé de chez bouclé », au moins six mois avant, donc en mai 2026. Or, on a du mal à croire que ces délais seront tenus, cela nous semble même miraculeux…
Sur le terrain, la recherche de maîtres de stage pour des internes de niveau 1, 2 et 3 est déjà compliquée. Et aujourd’hui, les départements de médecine générale ne nous répondent pas sur les progrès faits en termes de recrutement. Ils sont assez opaques sur cette question.
“Notre objectif est de sortir d’une dynamique de réaction pour nous placer dans une logique d’anticipation
Quels sont les principaux dossiers que vous souhaitez défendre durant votre mandature ?
Nous allons continuer à suivre avec attention ce qui se met en place pour la 4A. Mais notre objectif est de sortir d’une dynamique de réaction pour nous placer dans une logique d’anticipation, en engageant une réflexion collective de fond sur l’exercice de demain. À ce titre, « Demain » sera le thème générique du prochain congrès de l’Isnar qui se tiendra les 22 et 23 janvier prochains à Dijon : qui seront les patients et les médecins de demain ? Quel sera leur écosystème ? Quelles seront les principales pathologies ? Comment améliorer la prévention et intégrer l’intelligence artificielle dans nos pratiques ?
Vous n’abandonnez pas les chevaux de bataille traditionnels du syndicat, comme la lutte contre les violences, la santé mentale des étudiants et le respect du temps de travail des internes…
Bien évidemment, non ! Nous continuerons à lutter contre les violences de toutes formes à l’encontre des internes, dont les violences sexistes et sexuelles (VSS). Il y a encore beaucoup de fausses idées reçues à ce sujet. La majorité des VSS se produisent dans des lieux de formation, à l’hôpital ou en stage.
Quant au respect strict du temps de travail des internes, on est encore très loin des 48 heures hebdomadaires réglementaires et nous sommes actuellement en médiation avec les CHU. La préservation de la santé mentale des internes et de tous les étudiants en santé fait partie de nos combats primordiaux.
L’incertitude politique en cette rentrée est-elle source d’inquiétude pour vous ?
Fondamentalement, notre objectif est de réaliser un travail de fond. C’est une chose que n’avons pas pu faire durant ce quinquennat et la construction de cette quatrième année. Des promesses ont été faites, puis est arrivé un nouvel interlocuteur ministériel, des engagements qui n’ont pas été tenus, et ainsi de suite. C’est compliqué de construire quelque chose de solide dans ces conditions.
Si, demain, nous devions avoir un nouvel interlocuteur, on peut être quasi-certain que cela va geler complètement les textes d’application de cette quatrième année dont certains ne sont pas encore sortis. Cela étant dit, peu importe qui arrivera, l’Isnar continuera à dialoguer et à être force de propositions.
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