« On ne construit pas la médecine générale sur l’épuisement des internes ». C’est un discours rare par sa fermeté qu’a prononcé le président du conseil départemental de l’Ordre des médecins de Côte-d’Or devant près de 800 internes de médecine générale réunis à Dijon ce jeudi 22 janvier pour le 26e congrès de l’Isnar-IMG.
Invité à prendre la parole ce jeudi matin lors de la plénière d’ouverture, le Dr Romain Thévenoud, également généraliste à SOS médecins Dijon, a fait une intervention remarquée, récoltant les applaudissements de la salle. « Choisir la médecine générale n’est pas un choix par défaut mais un choix de courage, a-t-il souligné. Nous traversons une période de tension majeure dans le monde de la santé, des tensions que vous vivez déjà, parfois avant même d'avoir commencé pleinement à exercer. »
« Réforme bricolée »
Reconnaissant la légitimité des mobilisations récentes, il a décrit une profession sous tension : démographie médicale fragilisée, territoires en difficulté, soignants épuisés, parfois découragés. « Vous refusez une médecine comptable, vous refusez une médecine administrée, vous refusez une médecine où l'on soigne des tableaux Excel plutôt que des patients. Et vous avez raison », a-t-il martelé.
Sur le sujet brûlant de la quatrième année de médecine générale, qui « cristallise une colère légitime », le président de l’Ordre des médecins de Côte-d’Or s’est exprimé sans fard. « Sur le papier, on vous la présente comme une avancée. Dans les faits, cette année est vécue par beaucoup comme une année floue, mal préparée, insuffisamment financée et porteuse de contraintes nouvelles », a-t-il déclaré, soulignant que les internes ne refusent pas la formation en elle-même, mais « l’improvisation ». Et de dénoncer ensuite une réforme « bricolée » qui pèse presque exclusivement sur les internes. « On ne peut pas vous demander plus de responsabilité, plus d’autonomie, plus de présence dans les territoires sans reconnaissance réelle, sans protection statutaire, sans conviction d’exercice digne », a-t-il estimé. Avec gravité, il a mis en garde contre le risque de « construire l’avenir de la médecine générale sur l’épuisement de ses internes », rappelant que « la contrainte n’a jamais créé l’adhésion, que la pression n’a jamais créée de vocations durables et que la culpabilisation n’a jamais résolu la désertification médicale ».
Position sans détour contre la « 4A »
Si l’Ordre n’est pas un syndicat, il n’est « ni sourd ni indifférent » à la colère et au sentiment d’abandon des internes, a-t-il rappelé. Son rôle est de défendre « une médecine indépendante, éthique, humaine, qui protège les patients mais aussi ceux qui les soignent ». Le généraliste dijonnais en a profité pour saluer la vision portée par la jeune génération : une médecine ancrée, une médecine du lien et du temps long, où la qualité prime sur la quantité. « Vous êtes la génération qui refuse de sacrifier sa vie personnelle pour prouver son engagement, et ce refus n'est pas un renoncement, c'est une évolution nécessaire. La médecine générale de demain se construira avec vous ou ne se construira pas. Je vais être clair, la contrainte, les injonctions déconnectées du terrain, la culpabilisation des jeunes médecins ne construirons jamais une offre de soins solide et durable », a-t-il résumé.
Le président a conclu son intervention en appelant à préserver l’énergie collective qui émane du congrès : « Gardez cette énergie, ne la laissez jamais s’éteindre, car c’est elle qui façonnera la médecine de demain. La médecine générale ne manque pas de vocation, elle manque de considération. »
Le moral des troupes en berne
Dans la salle, cette intervention ordinale a été saluée par de nombreux congressistes, dont Pierre-Alexandre Lecomte, interne en troisième année de médecine générale et porte-parole de l’Isnar-IMG. « C’est une prise de parole lourde de sens, un discours qu’on aimerait entendre plus souvent, que ce soit de la part des politiques ou même de certains professeurs qui font beaucoup pour la formation mais qui ne se rendent pas toujours compte du retard accumulé et de l’impact sur les étudiants », confie-t-il.
Alors que la réforme doit entrer en vigueur dès novembre 2026, l’interne alerte sur la montée de l’angoisse parmi ses collègues. « Les internes savent qu’il y a cette deadline, mais ignorent comment cela va réellement se passer ni comment cette année sera encadrée. En médecine générale, une de nos principales motivations est de nous éloigner de l’hôpital, un environnement qui n’est pas adapté à tout le monde. Apprendre qu’il y aura probablement trop peu de MSU et qu’on devra retourner à l’hôpital pour un an supplémentaire, loin de nos patients, de notre formation et d’un véritable intérêt pédagogique, juste pour combler un manque du système, ça nous met un vrai coup au moral », résume-t-il, décrivant l’état d’esprit partagé par de nombreux internes présents ces deux jours.
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