Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 9 - La peste
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 9 - La peste

14.08.2013

Résumé de l'épisode précédent :
Barnabé Roucas et Julien Ferréol se sont échappés des cachots du Château d’If, et ont libéré Guenièvre, la fiancée de Roucas. Mais ce dernier a été gravement blessé, et Julien est tombé amoureux de Guenièvre…
> Par Bertrand Ailleret

  • hc9

La tempête gênait la manœuvre. Il fallait faire vite. Barnabé perdait son sang. Enfin, les deux bateaux furent assez proches pour que l’on puisse passer de l’un à l’autre. Roucas, qui pouvait encore parler, exigea que l’on hisse Guenièvre, en premier, à bord de La Jolie Fanny.

La jeune fille avait la légèreté d’un oiseau. Julien la souleva du fond de la barque comme il eut soulevé une étoile de mer pour l’accrocher au firmament. Escartefigue saisit la petite main dans la sienne, géante. Elle était sauvée. Alors qu’elle sautait sur le pont, une rafale intrépide fit faseyer sa robe comme une voile. Souvent, les marins ont des visions. Un instant, Ferréol eut celle d’une sirène, à la peau très blanche, nageant nue avec lui dans les calanques.

L’éclat soudain du tonnerre l’arracha à sa rêverie.

Son grand corps raidi par la douleur, le docteur fut plus malaisé à transporter à bord. Il s’en fallut de peu qu’il n’aille rejoindre Jaume au fond de l’eau.

Le ciel jouait sur une note funèbre. Les hurlements du vent les poursuivirent jusqu’au Vieux-Port.

Pressentant d’infinies complications, l’abbé Doffyl ouvrit sa porte en renâclant.

Les nommés Ferréol et Marius avaient des têtes de mauvais garçons et le retour imprévu de Guenièvre contrariait ses projets d’éducation.

Il aurait préféré que toute cette compagnie conduisît directement son neveu à l’Hôtel-Dieu.

Mais, le blessé menaçait d’expirer et des bruits de soldats résonnaient dans la rue.

Il envoya donc Frédéric, le seul de la maison que le guet n’inquièterait pas, quérir le docteur Lachaux.

Il se souvenait que Roucas n’avait signé qu’à contrecœur ses certificats déclarant les malades du Grand-Saint-Antoine exempts de peste, et il craignait un refus.  

Le grand homme consentit, pourtant, à examiner son jeune confrère. Après avoir conclu à une abondante hémorragie, consécutive à une blessure par arme à feu, il ordonna de la limaille de fer trempée dans du vin de Bordeaux et des décoctions de racines de yeuse.

Ferréol, lui, avait tout son sang. Il secoua rudement Lachaux.

« Et ces remèdes, je les trouve où ?

– Je les ferai préparer par l’apothicaire de l’Hôtel-Dieu, demain.

– Demain ? Mais il sera trop tard ! Connaissez-vous la potion du docteur Peyssonneyl ?

– Ce charlatan ? s’indigna l’éminent ponte. Demandez plutôt à l’abbé de prier ! »

Outragé, tout encoléré, Lachaux quitta la scène en maître qui a l’expérience des injustices du destin.

Guenièvre pleurait, l’abbé, agenouillé, consolait l’enfant que le spectacle de cette sanglante agonie terrifiait, Marius parlait de courir après le docteur et de le tuer.

Julien Ferréol, lui, songeait au moyen de sauver Barnabé. Il n’était pas le genre à voler le cœur d’une femme à un mort.

Tout bien pesé, il ne restait qu’une seule espérance : l’élixir du docteur Peyssonneyl.

Il fallait retourner aux Infirmeries. L’aventure était risquée.

Partout, on les cherchait. Les soldats du guet étaient dans toutes les rues. Ils fouillaient les maisons alentour. L’amitié d’Estelle pour l’abbé Doffyl rendait la sienne insoupçonnable. C’était leur seule protection.

 

À la nuit tombée, ils sortirent par les toits. Ce fut une longue cavalcade. Il fallut se jeter dans des bouches d’ombre, faire de longs détours, retrouver le chemin des souterrains, étourdir par surprise les gardes, pénétrer jusqu’aux cuisines et surtout réveiller le vieux savant.

Ecroulé dans un fauteuil défoncé, son habit mité à moitié défait, Peyssonneyl ronflait dans les vapeurs de ses préparations bouillonnant sur les feux poussés à fond. Les émanations de cette chimie, mêlées à celles des cadavres de pesteux en décomposition, les firent suffoquer.

L’homme semblait ne plus avoir toute sa raison. Il invoqua les mânes d’Ambroise Paré, l’ire de Dieu et les injustices faites à son génie par ses confrères qui l’avaient exclu de l’Hôpital pour charlatanisme. Il parla d’une petite domestique que sa potion avait protégée de la peste à laquelle on l’avait délibérément exposée. Il se plaignit qu’Estelle et Jaume le séquestraient dans ces arrière-cuisines avec des macchabées tout pourris. Il exigea qu’on lui apporte immédiatement l’or qu’on lui avait promis. Il jura que si on ne lui rendait pas son rang et son honneur, il se ferait sauter avec son secret et son laboratoire. Son remède perdu, Marseille et la Provence, puis tout le royaume de France, seraient dévastés par la peste.

Un filet de bave dégouttait à la commissure de ses lèvres. Son regard était celui d’un dément. Ils mirent la main sur un bocal du fameux élixir et s’enfuirent plus effrayés par sa folie que par la perspective des nouveaux dangers qu’il leur faudrait affronter pour regagner la maison de l’abbé Doffyl.

Déjà loin dans le ventre de terre et de pierres du souterrain menant à la citerne, ils n’entendirent pas l’explosion.

Roucas vivait encore. Julien fit couler au fond de sa bouche un peu de l’infâme breuvage. Un moment après, le mourant rouvrait les yeux. Puis, comme si l’espérance avait été un poison, il sombra à nouveau. Plusieurs semaines durant, il balança entre vie et trépas. À certains moments, il semblait que l’élixir était véritablement la création d’un mage doté du pouvoir de ressusciter les morts ; à d’autres, que ce n’était qu’un violent émétique, dont le seul effet était d’épuiser les dernières forces du malade.

Le mois de juin et les premières semaines de juillet s’écoulèrent dans cette harassante incertitude. Un jour, Barnabé descendait au tombeau, le lendemain, il appelait Guenièvre et lui baisait les mains.

Enfin, vint un matin où il parut hors de danger.

Ce qui aurait dû être une raison de joie pour toute la maison augmenta encore la prudence de chacun de ses occupants.

L’abbé fut le premier à s’inquiéter des conséquences du succès inattendu de ses prières sur la santé de son neveu. Il lui savait une tête de mule. Et, depuis peu, les mules de corbillard conduisaient au cimetière des défunts emportés par une maladie ressemblant fâcheusement à la peste. Le docteur Lachaux, avec qui il partageait des intrigues et des intérêts, lui avait signalé des cas certains.

Le premier remontait à la fin juin. La femme Dauplan avait le visage mangé par du charbon. Elle avait, aussi, d’énormes bubons à l’aine.

D’autres, de plus en plus nombreux, avaient suivi. On en était à plusieurs dizaines de morts. Des rumeurs circulaient. Dans les paroisses, des processions de Saint-Roch se préparaient. Depuis l’épidémie de 1650, soixante-dix ans auparavant, le patron des pestiférés n’était plus sorti des églises. Pour l’heure, l’affolement était contenu et la complaisance des autorités médicales, dont lui-même et Roucas, à l’égard du Grand-Saint-Antoine, pas encore connue. Qu’une maladresse ou une indiscrétion les dénonce, et la populace, qui a la méchanceté collée au corps avec la pauvreté, leur ferait un horrible sort. Sentencieux dans le mensonge comme dans la vérité, Lachaux rappelait sa complicité à l’abbé.

L’amour n’aime pas être dérangé.

Julien Ferréol ne se réjouit pas plus bruyamment du retour de Barnabé au monde des vivants. Il avait raconté de formidables histoires, dont il était le héros, à la blonde venue des pays du Nord. Les aventures font mieux rêver les jeunes filles que les traités de médecine. Ferréol avait une assurance, une insolence qui manquaient cruellement au docteur Roucas que trop de science avait rendu austère et ennemi des succès de la chance.

« Est-ce que tu as entendu parler du trésor du Chevalier de Toulon ?

– Un trésor, un vrai avec des pièces d’or et des diamants ?

– Il y en a pour des millions. Je connais l’île mystérieuse où il est caché. »

Un destin de princesse de conte de fée attendait Guenièvre. Et Julien avait une manière de plaquer sa bouche sur la sienne qui la faisait défaillir. Certains secrets d’amour sont impossibles à dissimuler. Il y aurait une tempête. En attendant, les amants affectaient la prudence.

En quelques jours, Barnabé Roucas fut sur pieds. Quand il sortit dans la ville, la peste était partout.

Hommes, femmes et enfants mouraient par centaines chaque jour.

Sous le poids de leur charge affreuse, des tombereaux, dégorgeant de corps noirs, suintant, rompaient leurs essieux. Les cadavres étaient si étroitement imbriqués les uns dans les autres que, s’il était resté des fosses où les ensevelir, il aurait été impossible de les démêler pour les y jeter. Mais toutes étaient comblées. Un renfoncement de murs, une courette aveugle tenaient lieu de décharges. Sous le soleil odieux, dans le bourdonnement des nuées de mouches et les cris des agonisants qui, bientôt, tomberaient sur eux, les corps pourrissant rendaient leur jus à même la terre battue. Quand un encombrement de cadavres rendait impraticable l’escalier d’une maison, on jetait les morts suivants par les fenêtres des soupentes brûlantes. La vision de ces amoncellements de corps tordus, noués ensemble dans la malédiction commune, renvoyait l’Apocalypse de Jean au rang de conte pour enfants méchants. Dans ce vivant enfer, la bête était invisible et elle était partout. La peste tenait Marseille entière dans sa gueule puante et les rats grouillaient.

Sous la double morsure du remords et du désespoir amoureux, Barnabé Roucas décida d’être un héros.


Réalisé en collaboration avec logo_short_edition1.png

 

Retrouvez l'épisode 10 le lundi 19 août.

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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