Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 8 - La révélation de Julien Ferréol
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 8 - La révélation de Julien Ferréol

12.08.2013

Résumé de l'épisode précédent :
Barnabé Roucas et Julien Ferréol se sont échappés des cachots du Château d’If. Marius, le beau-frère de Ferréol les reconnaît et les accompagne dans leur tentative de retrouver Guenièvre aux Infirmeries.
> Par Bertrand Ailleret

  • hc8

Avec leurs pauvres habits de gens du petit peuple, Ferréol et Marius s’étaient fondus sans peine parmi les portefaix. C’étaient des bagnards choisis pour leur force, des hommes durs, cassés par les chaînes, devenus méchants à tuer. Julien en persuada quelques-uns qu’il préparait une mutinerie. S’ils voulaient la liberté, ils devraient se battre à ses côtés.

Tout en déplaçant des charges énormes de cotonnades de l’ombre des entrepôts aux enclos, où elles étaient exposées pour que le soleil les purifie, il compta les rangs de l’ennemi. Pour fouetter les bagnards, il y avait deux contremaîtres. Ces diables-là, il les aurait achetés avant le début du combat. Un lieutenant de son ancien régiment de mercenaires commandait la garde, composée d’une dizaine de ses anciens camarades.

Julien avait dissimulé une épée, volée aux gardiens du Château d’If, derrière le soupirail du puits par lequel ils étaient arrivés.

Allant au-devant de la ronde, il se fit reconnaître des soldats. « J’ai la main sur les Infirmeries. Il ne me manque que vous. Je vous offre une part du pillage de la cargaison du Grand-Saint-Antoine. » Aussitôt, il fut acclamé. Seul le lieutenant refusa d’entrer dans l’insurrection.

Il tira son épée ; Ferréol, la sienne. Entourés par les soldats qui pariaient pour l’un ou pour l’autre, les deux jeunes gens croisèrent le fer. Ce fut un combat âpre et silencieux. Le sang coula. Julien fut blessé à la poitrine, le militaire au ventre. L’estafilade n’était pas si profonde. Sa vigueur n’en fut qu’à peine altérée. En revanche, le lieutenant avait les boyaux à l’air. Soudain, il s’effondra dans la poussière. Marius proposa qu’on le laissât crever. Ferréol, qui, autrefois, avait eu de l’amitié pour son ancien chef, voulut qu’on le confiât à Roucas pour qu’il le sauve.

Mais, où donc était Barnabé ?

Selon leurs plans, il devait inspecter chaque recoin des Infirmeries pour découvrir où Guenièvre était retenue prisonnière.

Le blessé mourait et il voulait vivre. Dans un râle, il bredouilla ces mots énigmatiques : « élixir, Peyssonneyl ». Rassemblant ses ultimes forces, il ajouta : « son laboratoire se trouve à côté des cuisines », puis il s’évanouit.

Ferréol était le seul à pouvoir comprendre. Le docteur l’avait sauvé avec sa potion. Cela ne prouvait pas qu’il ne fût pas un ennemi. Seuls les complices de Jaume pouvaient circuler librement dans les Infirmeries. Mais, comme la garde, désormais, était à lui, il décida de lui amener le lieutenant agonisant. Ce serait aussi le moyen d’obtenir des renseignements sur la captive et sur son ami Barnabé Roucas qui, assurément, était meilleur médecin qu’aventurier. Étant sans nouvelles de lui depuis plus de trois heures, son inquiétude croissait.

Aidé de Marius, il porta le corps inanimé du lieutenant jusqu’au bâtiment principal des Infirmeries. Les grandes salles donnant sur la cour étaient désertes. Julien savait que les secrets, bons ou mauvais, se préparent plutôt dans les offices et les caves. L’état du blessé empirait. Ils se précipitèrent dans l’escalier menant aux cuisines. Sans se l’avouer, Julien espérait y revoir la belle fiancée du docteur, qui, trois jours auparavant, lui avait donné à boire, alors que prisonnier de Jaume, il attendait qu’on le transférât à l’Hôtel de Ville pour y être interrogé.

La salle basse avait été transformée en un lieu étrange, tenant à la fois de l’antre du sorcier et de l’hôpital de campagne.

Dans des marmites bouillonnait une curieuse mixture, exhalant les effluves forts d’un mélange d’orange amère, de sang de biche bréhaigne et de chair de grenouille rance.

Couchés sur des lits rudimentaires, quelques portefaix, qui avaient contracté la peste en manipulant des marchandises du Grand-Saint-Antoine, attendaient que leur destin s’accomplisse. Certains avaient le regard tendu du côté de la vie, d’autres étaient au bord de rendre leur âme à Dieu.

Ça tremblait de fièvre, ça geignait, ça puait. La justice du roi n’avait pas suffi à les réduire. La peste finissait le travail.

Concentré sur ses préparations, Peyssonneyl ne les avait pas entendus arriver. C’était un homme d’un âge déjà avancé, légèrement vouté. Il avait les cheveux jaunâtres, filandreux et sales. Son habit, aussi, n’était pas propre.

Quand il eut le lieutenant ensanglanté sous les yeux, un sourire de contentement anima son visage austère.

« Quelle chance, un blessé ! Voilà qui va me permettre d’expérimenter mes potions autrement que sur des pesteux. » Après l’avoir rapidement examiné, il lui versa dans la bouche l’entier contenu d’un verre de son odorant élixir. Pour plus de sûreté, il en imprégna les linges destinés à panser la plaie que l’épée de Ferréol avait causée. Peyssonneyl prétendait avoir inventé un remède universel. Le premier échevin Estelle, qui pressentait une source d’enrichissement colossal, avait suggéré que l’on essayât aussi cette panacée sur les prisonniers du Château d’If. L’expérience fournirait d’autres enseignements que le traitement des portefaix des Infirmeries. C’est ainsi que, sans qu’eux-mêmes ni leurs gardiens ne le sachent, Roucas et Ferréol avaient bénéficié des bienfaits de la miraculeuse potion.

Le docteur était intarissable sur la variété des effets de sa potion et sur la manière de prouver qu’elle répondait à toutes les indications.

Julien partit explorer les alentours.

Après avoir visité les arrière-cuisines, il passa dans la petite pièce aveugle où il avait été retenu. Un cadavre ouvert, en voie de décomposition avancée, dégouttait un liquide verdâtre, dégageant une odeur pestilentielle.

Peyssonneyl entra et l’arrosa des pieds à la tête de sa potion.

« Je ne prétends point ressusciter les morts, mais je veux prouver qu’un corps bien imbibé de ma préparation ne peut transmettre la maladie. Cela fait quatre jours que je traite ainsi ce pauvre pesteux. Deux autres l’ont précédé. Ni moi, ni la petite domestique n’avons encore contracté de fièvre bubonique…

— La petite domestique ? Quelle domestique ? Vous voulez parler de la fille à la peau très blanche qui était là l’autre matin ?

— Certainement. Pour être si blonde, elle doit avoir du sang viking. L’homme de science ne peut que s’interroger sur le rôle de la race dans la réaction aux maladies.

— Où est-elle ? Je vous en conjure, dites-le-moi !

— Diantre, je l’ignore ! À ce qu’on m’a dit, Monsieur Jaume l’a emmenée, il y a moins d’une heure. »

Abandonnant le docteur à ses ragoûtantes expérimentations, Ferréol et Marius partirent aussitôt à la recherche de Barnabé Roucas. S’il y avait encore un espoir de retrouver Guenièvre, il était inutile de s’attarder ici.

Les deux Marseillais coururent sans précaution dans toutes les Infirmeries. Les soldats croyaient au projet d’insurrection de leur ancien camarade. Personne ne les limita dans leurs recherches. Ils descendirent jusqu’à l’embarcadère, où les chaloupes chargées de marchandises soupçonnées accostaient.

Un violent mistral s’était levé. Même les eaux protégées du Vieux-Port tempêtaient. A moins d’une demie lieue du quai, une petite embarcation luttait contre les vagues. Elle avait mis le cap sur les îles du Frioul. Julien fouilla le cabanon du gardien de cette portion de quai, qui appartenait exclusivement aux Infirmeries. Il en ressortit avec une longue vue. Il y avait cinq personnes à bord du petit  voilier. Jaume et un laquais, portant la livrée du premier échevin Estelle, tenaient en joue au bout de leurs mousquets le docteur Barnabé Roucas et une jeune fille très blonde à la peau incroyablement blanche. Un marin s’occupait seul de la manœuvre.

« Trop tard !, jura Julien.

– Pas si sûr. Regarde, la belle tartane qui rentre au Vieux-Port. Elle marche deux fois plus vite que leur barcasse.

– Tu crois vraiment que ?

– C’est le bateau d’Escartefigue. Un bien bon ami ! »

Ils crièrent, agitèrent des chiffons comme des drapeaux. Le capitaine les vit et reconnut Marius. Quelques instants plus tard, ils étaient à bord.

La course était inégale. En peu de temps, ils se trouvèrent à moins d’une portée de mousquets du bateau de Jaume.

« Si vous approchez, je tue la fille et le docteur. » Il éructait, menaçait, assassinait en paroles. Il avait, aussi, le teint terreux d’un qui craint la mer.

La tempête redoublait d’intensité. Le vent couchait les vagues. La barque des prisonniers roulait d’un bord sur l’autre. Des paquets d’eau venaient gifler ses occupants. Le vacarme empêchait de parler. Le déchaînement des éléments brouillait la vision.  Tandis qu’Escartefigue amorçait une fausse manœuvre de retraite, les deux jeunes Marseillais plongeaient dans la houle démente. Roulés dans la tourmente d’écume blanche et d’eau grise, se noyant et se sauvant tour à tour, ils parvinrent enfin à atteindre le petit bateau du bourreau de Guenièvre et de Barnabé. Le tumulte du vent, le fracas des vagues recouvraient tout. En un instant, ils se hissèrent à bord. Ferréol se jeta sur Jaume, Marius se précipita sur le laquais d’Estelle. Des détonations claquèrent. Roucas s’affaissa. Le coup de feu de Jaume avait manqué la jeune fille. Une lutte violente, confuse, s’ensuivit. Alors que Marius achevait d’étrangler le laquais, Julien précipitait dans les flots furieux l’ignoble Monsieur Jaume. Jamais il n’oublierait la haine hideuse, la terreur veule de son dernier regard.

Les abysses l’aspirèrent.

Le mistral grondait comme une grande justice.

Guenièvre lui souriait. Ses yeux étaient du bleu d’une mer idéale.

Julien était amoureux.


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Retrouvez l'épisode 9 le mercredi 14 août.

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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