Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 7 - Abyssus abyssum invocat
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 7 - Abyssus abyssum invocat

09.08.2013

Résumé de l'épisode précédent :
Barnabé Roucas, jeté dans les cachots du Château d’If pour le contraindre au silence, son compagnon de captivité Julien Ferréol lui apprend où se trouve sa fiancée Guenièvre. Ensemble, ils décident de s’échapper, de la retrouver, et de dénoncer l’arrivée de la peste à Marseille.
> Par Bertrand Ailleret

  • hc7

Roucas surveillait l’horizon noir. Ferréol ramait. L’un et l’autre songeaient.

Les événements s’étaient déroulés si rapidement qu’ils en paraissaient frappés d’irréalité. Pour autant, ils n’étaient pas hors de danger.

Julien avait assommé le garde qui se penchait sur lui pour vérifier sa mort. Barnabé avait profité de l’effet de surprise pour se précipiter sur le second qui, un trousseau de grosses clés à la main, se tenait dans l’embrasure de la porte du cachot. Les deux hommes avaient roulé à terre. Les pierres de la prison résonnaient des coups de leurs poings, du bouillonnement de leur fureur à vaincre et de leur peur. Le porte-clés était lourd et fort. Le rosé piquant, qu’il avait bu en grande quantité pour se tenir éveillé durant sa garde, déchaînait sa violence. Bientôt, Roucas fut en mauvaise posture. Son compagnon, qui avait fini de régler son compte à l’autre, lui vint en aide. Ils ne furent pas trop de deux pour s’assurer de la bête avinée.

Après avoir lié et bâillonné les gardes et s’être emparés de leurs armes, ils les enfermèrent à double tour dans le sombre cachot.

Plus agile, plus éveillé à l’action, Julien avait pris le commandement de leur fuite.

« Ma mère était lingère du Gouverneur du Château d’If. Enfant, je suis venu ici mille fois. Je connais la place par cœur. Suivez-moi, nous allons éviter la ronde. Il y a une chaloupe dans une anse secrète. Vous reverrez Guenièvre !

– Ô, insensé amour, quelles folies, pour toi, ne commettrais-je point ?

– Plus vite, plus vite, docteur. La liberté est une maladie qui ne souffre pas le repos ! »

Ils coururent dans des galeries obscures, descendirent des escaliers sans lumière, rampèrent dans un cul de basse-fosse où un moinillon de dix ans ne se serait pas tenu debout.

Enfin, ils furent sur la mer.

Ainsi que l’avait promis Julien, ils avaient trouvé une petite embarcation dans un renfoncement de rochers.

Entre les deux forteresses, celle du Château d’If, d’où ils s’étaient échappés, et celle de Saint-Jean qui leur servait de phare, des barques de pêcheurs nageaient. Ces hommes rugueux voyaient loin dans la nuit.

« Ferréol ! , Ferréol ! » La voix chantante, un opéra d’étoile filante, venait de tribord. Une barcasse avait jeté ses filets à moins de trente pieds du point où ils se trouvaient alors. Un éclair de joie illumina le visage de Julien. « C’est Marius, mon beau-frère ! » Roucas, à qui la raison cachait les vraies vérités de la chance, n’aurait jamais imaginé la possibilité d’une si heureuse coïncidence.

Ils mirent bord à bord. En peu de mots, Julien fit l’inventaire de leurs aventures, à lui et à son camarade. La chaloupe qu’ils avaient dérobé appartenait au Gouverneur de la prison qui s’en servait pour ses promenades en mer et de discrètes actions de contrebande. Elle était connue. Le danger était grand que les deux fugitifs soient arraisonnés à l’entrée du Vieux-Port.

Ils convinrent d’échanger les bateaux. Roucas et Ferréol rejoignirent Marius à son bord. Les deux marins qui pêchaient avec lui montèrent dans la chaloupe du Gouverneur du Château d’If. Pour brouiller les pistes, il fut décidé qu’ils la ramèneraient dans l’anse où les évadés l’avaient volée. Ainsi quand l’alerte serait donnée, on les chercherait longtemps dans l’enceinte de la forteresse sans soupçonner qu’ils aient pu la quitter par la mer. En attendant que, la nuit suivante, l’on vienne les chercher, les deux gaillards se cacheraient dans les rochers.

Les deux beaux-frères se concertèrent. Ils étaient d’avis de gagner la Rive neuve moins surveillée que les quais du Vieux-Port. Au contraire, Roucas voulait que l’on voguât sans attendre vers Arenc où sont les Infirmeries.

« Il faut sauver Guenièvre ! Plutôt les geôles de Jaume et les galères que l’abandonner à un si mortel péril !

– C’est beaucoup trop risqué !, s’exclama Ferréol.

– Hélas,  abyssus abyssum invocat !

– Té, qu’est-ce qu’il nous raconte là ? Il parle comme un cérébral, ton ami.

– Pour sûr, c’est un docteur de l’Université. Là bas, la médecine, elle est en latin.

– Peuchère, et elle est jolie, cette petite ?

– Une bombasse à faire rougir le Diable, répondit Julien qui, un peu colère, ajouta : , Marius, tu vas pas faire le joli cœur avec la fiancée du docteur ! Elle ne te plaît plus, ma sœur ?

Barnabé avait levé les yeux au ciel.

– Messieurs, Guenièvre est une rose blanche, une étoile amarante.

– Voilà que, maintenant, il veut s’amarrer à une étoile ! »

Les deux marseillais se regardèrent. C’était la première fois qu’ils voyaient un homme prendre un coup de soleil en pleine nuit.

Il fallait ramer sans chercher à comprendre.

Quand ils furent au pied du premier mur d’enceinte des Infirmeries, Roucas eut un moment de découragement. Les huit mètres étaient infranchissables.

« Monsieur le Docteur, je suis parfois un peu voleur. Les armateurs sont riches et leur dérober quelques pacotilles entreposées « en sereine » ne leur fait guère de tort. Pour un pauvre pêcheur comme moi…

– Tu sais comment rentrer ici ?

– Les souterrains. »

Pour se rapprocher de Guenièvre, il fallait d’abord s’en éloigner. Marius les conduisit dans un dédale de ruelles si étroites que les toutes premières pâleurs de l’aube ne les démasqueraient pas.

C’était une citerne abandonnée depuis que les remuements de terre de la construction de la Consigne sous le Fort Saint-Jean avaient asséché la fontaine qui l’abondait. Un peu d’eau saumâtre croupissait au fond de ce ventre vide. Les cris lugubres des oiseaux de nuit, qui nichaient là, ricochaient sur les bords de la cuve profonde, froide, aveugle.

Le petit pêcheur avait des yeux de chat. Il poussa une porte vermoulue, creusée au plus noir de la citerne, qui communiquait avec les souterrains oubliés de la Tour du Roi René. Sa haute taille gênait Barnabé. Dans les trous de roche, où ses camarades filaient comme des anguilles, lui se cognait le crâne et les épaules. Il eut bientôt les mains et la figure en sang, mais son courage ne faiblit pas.

C’était un très long labyrinthe.

Parfois, quand la voûte était affaissée, il fallait ramper sur la terre et les cailloux cassés. À d’autres moments, une volée de marches fourbes les faisait chuter les uns sur les autres. Les éboulements de pierres et leurs jurons faisaient plus de vacarme que le silence dans une tombe.

Et c’était bien un lieu pour les morts.

Il semblait à Barnabé qu’on aurait pu y enterrer ensemble tous les habitants de Marseille et ceux de la Provence entière. Les ossements desséchés qui parfois, à leur passage, s’effondraient en piles entières des niches creusées dans le roc pour les recueillir, constituaient un terrible présage. Dans le noir, quarante mille paires d’orbites vides le fixaient.

« Nous sommes maintenant juste en-dessous du principal corps de bâtiment des Infirmeries. Cet escalier effondré mène à un soupirail dont il est facile de soulever la grille. Encore un effort, docteur, nous serons bientôt dehors. »

Le cœur de Barnabé battit plus fort. Dans peu de minutes, il respirerait le même air que Guenièvre.

Passées les premières marches, l’escalier était totalement écroulé. Après s’être péniblement hissés au sommet de l’épais amoncellement de pierres provenant de sa destruction, il fallait ascensionner une étroite cheminée.

Imitant ses compagnons, Roucas prit la position du ramoneur. Sa grande taille accentuait la difficulté. À chaque mouvement, il se cognait. Ses articulations contraintes le faisaient souffrir. Le vertige lui procurait une légère nausée.

Julien l’encourageait. « Ne regardez point en bas, pensez à votre belle qui est blonde comme une lavandière du Nord. »

La lumière fade tombée du soupirail avait davantage de densité. Une vingtaine d’épuisantes tractions plus tard, les trois hommes reprenaient leur souffle sur une plateforme à demi-ruinée. Depuis cet étrange vestibule, Marius démonta les attaches rouillées de la grille du soupirail. Visiblement, ce n’était pas la première fois et l’opération ne lui demanda qu’une poignée de secondes.

Ils venaient de la nuit. Dehors, il était midi. Le soleil violent frappait les toitures des entrepôts. Dans un grand carré découvert, des pièces de tissu précieux avaient été déroulées. Ainsi mises « en sereine », elles étaient exposées aux rayons ardents qui devaient les purifier et les rendre au négoce.

Des portefaix maigres, prélevés dans les effectifs du bagne, manipulaient les marchandises. Les contremaîtres hurlaient des ordres à ces pauvres hères dont la vie ne valait pas celle d’une bête de somme.

La brutalité de la lumière les figea un instant. Julien fut le premier à reprendre ses esprits. La ronde allait passer. Il fallait encore fuir et se cacher.

« Et libérer Guenièvre », ajouta Barnabé.


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Retrouvez l'épisode 8 le lundi 12 août.

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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