Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 5 - Le Château d’If
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 5 - Le Château d’If

05.08.2013

Résumé de l'épisode précédent :
Barnabé Roucas, après avoir été contraint de dissimuler la présence de la peste à bord du Grand-Saint-Antoine est pris de remords, et tente en vain d’avertir le Bureau de santé. Le jour-même, sa fiancée Guenièvre est enlevée.
> Par Bertrand Ailleret

  • hc5

Aux premières lueurs du jour, Barnabé prit le chemin de la maison du premier échevin Estelle. C’était une riche demeure de négociant, plantée au milieu d’un beau parc, tout en haut de la ville neuve. La vue portait loin sur la mer. La silhouette massive du Château d’If, célèbre pour avoir été la prison du Masque de Fer, découpait le bleu du ciel comme si la forteresse s’était trouvée à une portée de mousquet.

Un laquais entrouvrit la porte. Roucas aurait juré qu’il était le cavalier fou qui la veille, galopant de la Consigne vers les Accoules, avait semé la terreur et écrasé un malheureux pêcheur.

« Barnabé Roucas, médecin à l’Hôtel-Dieu, neveu de l’abbé Doffyl. Je dois urgemment entretenir Monsieur Estelle d’une affaire de la plus grande gravité. » À l’énoncé de son nom, le visage du domestique s’était fermé. Il lui ordonna, plus qu’il ne le pria, d’attendre sur le seuil de la maison. Il revint un court moment après. Son maître ne pouvait le recevoir. S’il le souhaitait, il pouvait s’adresser à Jaume qu’il trouverait à l’Hôtel de Ville.

Intimidé par la grandeur de la bâtisse et le regard de froide menace du valet, il n’osa insister.

La colère, puis la rage le gagnèrent alors qu’il traversait les quartiers où s’entassait la populace dans un carnaval incessant de cris, d’odeurs et de couleurs. La pauvreté donne du relief à la vie et à la mort. Ces harengères grossières et généreuses, ces enfants inventant des armées avec des bâtons et des cailloux, ces hommes durcis par le labeur sous le soleil, il les voyait à l’agonie. Dévastée par un incendie de flammes sournoises, puantes, toute la ville crevait.

Et, Guenièvre mourrait aussi.

C’est un homme prêt à tuer pour se faire entendre qui pénétra dans l’Hôtel de Ville.

Une cohue indescriptible de négociants rendait impraticable l’immense salle. Il dut se frayer un passage parmi les aventuriers de la fortune des mers, financiers, avoués, armateurs. Des marchandises qui étaient encore à Seyde s’échangeaient contre d’autres, tout juste embarquées à l’Echelle de Smyrne. Des navires, dont nul n’aurait pu dire précisément dans quelles eaux ils croisaient à cette heure, changeaient de mains.

Enfin, il atteignit le grand escalier menant à l’étage où les échevins avaient leurs cabinets.

Jaume était à son écritoire. Il avait la mine d’un homme qui compte des bénéfices. Il leva ses petits yeux de fouine sur Roucas sans exprimer la moindre surprise.

Les mots se heurtaient dans la tête de Barnabé. Un court instant, l’instinct de prudence freina son emportement.

Voulait-il retrouver Guenièvre ou sauver Marseille de la peste ?

Une voix intérieure, de la sorte de celles que l’on entend depuis les profondeurs du sommeil ou lorsque l’on est trop saoul pour déraisonner, le mettait en garde. S’il choisissait Guenièvre, il perdait la ville. S’il épargnait Marseille, il condamnait son aimée.

La passion des amants, l’honneur des héros sont comme le jour et la nuit à l’équinoxe. La violence de leur égalité jeta Roucas sur Jaume. Les deux hommes roulèrent à terre dans un fracas de table renversée et d’encrier brisé.

« Dites-moi où est Guenièvre ! » Il  étranglait son ennemi.

En éructant, celui-ci le traita de chien enragé et de vermine pesteuse. Roucas avait assuré sa prise. Plus grand, plus fort et beaucoup plus jeune, il allait réduire Jaume en pièces. Sa véhémence à réclamer Guenièvre décuplait sa fureur, mais embarrassait ses gestes. « Criminel, vous voulez donc que toute la ville périsse de la peste ? Où est Guenièvre ? »

À demi-asphyxié, le visage terreux, le secrétaire d’Estelle employait son dernier filet d’air à appeler à l’aide. Et il lui restait assez d’intelligence pour faire ramper l’attelage confus de leurs corps vers son bureau. Dans un sursaut soudain, il échappa à son tortionnaire. Les serpents sont rapides. En une fraction de seconde, il avait ouvert un tiroir de sa table et s’était emparé d’un poignard des Indes à la lame longue et effilée, faite pour tuer. Aveuglé par la rage,  toujours vociférant ses « où est Guenièvre ? » et ses menaces de dénoncer au monde entier que la peste était à bord du Grand-Saint-Antoine, Barnabé ne vit pas la lame briller.

Jaume l’enfonça dans son flanc.

Il hurla et s’affaissa. Ameutés par les cris, les gardes de l’Hôtel de Ville entrèrent à cet instant.

La scène n’avait pas duré une minute.

Lorsqu’il reprit connaissance, Barnabé était allongé sur une civière dans une petite pièce sans vue. Le docteur Lachaux était penché au-dessus de lui.

« Mon cher confrère, vous avez perdu beaucoup de sang, mais les grandes artères ne sont point atteintes, non plus que les viscères du foie. Vous avez une robuste constitution et vous serez bientôt en état de voyager en bateau. »

Du brouillard où il se trouvait, Roucas crut qu’on allait le jeter dans les cales du Grand-Saint-Antoine pour qu’il y crève de la peste.

« Guenièvre, Guenièvre… Est-il vrai qu’Estelle va la vendre à des pirates mahométans contre la tranquillité du commerce dans le Golfe de Marseille ? »

Lachaux partit dans un rire méchant.

« Voyez où l’amour et la vertu mènent. C’est dans un cachot du Château d’If que vous suivrez votre convalescence.

– Guenièvre sera livrée aux Ottomans ?

– Mais, c’est que vous l’aimez vraiment, cette petite domestique !

– Soyez bon, Monsieur, souvenez-vous que, moi aussi, je suis médecin et que j’ai étudié dans la même Université que vous… »

L’éminent praticien parut gêné par ce rapprochement imprévu. Pour autant, il ne se laissa pas aller à l’émotion qui n’entrait point dans sa nature.

« Espérons qu’un jour, les maîtres de Médecine ajouteront une discipline sur les lois du négoce et la manière de les bien soigner.

– Mais Guenièvre ?

– Peste soit de l’amour ! »

Roucas allait répéter encore « mais Guenièvre », quand la porte s’ouvrit. Deux gardes empoignèrent la civière. Jaume marchait derrière eux.

 

Sa plaie garrottée par le docteur Lachaux le lançait, il avait la fièvre et envie de vomir. Allongé au fond de la chaloupe, il ne voyait que le ciel et les bottes des soldats qui l’entouraient. Il avait perdu la notion du temps mais la traversée ne dura guère.

Soudain, le soleil s’obscurcit. Le donjon du Château d’If fermait l’horizon. Il était plus haut que celui de la Bastille.

Les portes terribles se refermèrent sur lui. On le jeta dans un cachot sans lumière. Déjà la rumeur de la mer ne parvenait plus à ses oreilles. Ce n’étaient plus que bruits de chaînes et de serrures fortes. D’une cellule lointaine montaient les cris modulés par la folie d’un prisonnier reclus oublié dans le ventre de la vieille prison.

Des nuits et des jours, peut-être une dizaine, passèrent ainsi.

Il couchait sur un grabat de paille et de chiffons humides, il rongeait le pain noir rance qu’on lui passait par le guichet avec la soupe sale et, pourtant, la vigueur lui revenait. Les moments de colère suivaient ceux de réflexion. Ses geôliers, dont il ne voyait jamais les visages, l’entendirent tour à tour cogner sur la porte comme une bête furieuse et proposer de l’or à qui pourrait le renseigner sur le sort de Guenièvre.

Jaume avait donné des ordres. Le prisonnier ne devait communiquer avec personne. L’abbé Doffyl, qui avait été averti de la fâcheuse échauffourée de l’Hôtel de Ville, n’avait pas été autorisé à le visiter.

Dans cette noirceur, Roucas, qu’exaltait la naïveté de la jeunesse, attendait son procès. Il dicterait à son avocat une lettre pour son confrère, Armand Fagon. Il dirait tout. La peste à bord du Grand-Saint-Antoine, Marseille menacée par une terrible épidémie, le complot des armateurs pour protéger leur négoce, la disparition de Guenièvre et l’injustice de son sort.

Il comptait huit jours pour que sa missive arrive à Versailles. Son ami se ferait son ambassadeur auprès de Monseigneur le Régent. Il avait l’oreille du prince. Ses bons soins ne curaient-ils pas ses maîtresses de toute vénérienne corruption ?

La justice du roi passerait. La peste ne descendrait point du Grand-Saint-Antoine et on lui rendrait Guenièvre.

Cette lettre, il se la répétait à voix basse plusieurs fois par jour.


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Retrouvez l'épisode 6 le mercredi 7 août

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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