Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 4 - La Consigne
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 4 - La Consigne

02.08.2013

Résumé de l'épisode précédent :
Barnabé Roucas, jeune médecin, est appelé à bord du Grand-Saint-Antoine, navire atteint de la peste. Il est contraint de dissimuler la vérité, ce qui lui permet d’officier à l’Hôtel-Dieu. Dans le même temps, il déclare sa flamme à Guenièvre, la jeune domestique de son oncle.
> Par Bertrand Ailleret

  • hc4

Il fallait conjurer la malédiction de la vieille sorcière.

La raison pouvait encore triompher et l’amour donne du courage. Barnabé Roucas se sentait empli d’une force neuve, enragée. Il ne redoutait plus ni Jaume et son puissant maître Estelle, le premier échevin de Marseille, ni Lachaux, l’éminent confrère auquel il devait son emploi à l’Hôtel-Dieu.

La pensée que son oncle pourrait entraver ses projets de mariage ne le faisait plus trembler. Guenièvre lui avait juré que, s’il le fallait, elle quitterait son service en emmenant son petit frère, Frédéric, avec elle. L’abbé Doffyl savait bien qu’il ne trouverait, ni à Marseille, ni même dans toute la Provence, un autre enfant, à la peau si pâle, aux cheveux si blonds, à éduquer et à caresser.

Une détermination puissante l’habitait. Il marchait sur le quai en direction de la Consigne avec l’assurance que donne la conviction de détenir la vérité et d’avoir la force de la faire éclater.

Transporté par la mission qu’il s’était assignée, Roucas fut étonné de ne pas voir le premier intendant de santé courir à sa rencontre. Il venait quand même épargner à Marseille le plus terrible des fléaux, la peste !

Il fut bientôt en vue du magnifique bâtiment neuf qui, depuis six ans, abritait le Bureau de santé. Edifié le long du quai, sous le Fort Saint-Jean, par l’ingénieur militaire Mazin, il dégageait une impression de solidité incorruptible. Pas moins de seize intendants veillaient à ce qu’aucune épidémie n’attaquât la ville par la mer.

Sa qualité de médecin lui permit de franchir la barrière gardée par des soldats aux mines dures, armés de mousquets prêts à tirer.

Un secrétaire, obscur, sévère, s’enquit de l’objet de sa visite.

« J’ai des révélations de la plus haute importance à faire sur le Grand-Saint-Antoine. La peste est à son bord.

– Elle voyage depuis des siècles sur toutes sortes de navires. Celui dont vous venez de dire le nom en est indemne. Un médecin italien l’a inspecté lors de son escale à Livourne. Le docteur Lachaux a délivré un certificat portant aux mêmes conclusions. Un de ses aides a contresigné sa déclaration. Il n’y a point d’épidémie à bord du Grand-Saint-Antoine.  Les morts déplorés au cours de son voyage de retour ont tous succombé de la grippe ou à cause des mauvais aliments. »

Barnabé avait blêmi. Lui, un simple « aide » du docteur Lachaux ? En d’autres circonstances, il aurait relevé l’affront et rétabli la vérité. Mais, pour le succès de son entreprise, il valait mieux que le suspicieux petit homme gris continuât à ignorer qu’il était celui qui avait apposé sa signature de médecin, de docteur de l’Université, au bas des mensonges criminels de son prestigieux aîné.

Il exigea de voir le premier intendant de santé. Le secrétaire, qui avait flairé un ennemi dans ce jeune homme dégingandé au regard fiévreux, préféra accéder à la demande de l’illuminé.

Justement, le sieur Tiran, dont l’air doux démentait le nom, entendait le capitaine d’un navire juste arrivé du Levant.

L’interrogatoire se déroulait selon le rituel bien établi par le Bureau de santé. L’intendant se tenait au bord du quai. Tête nue, le tricorne à la main, debout dans une chaloupe qui l’avait amené de son bateau au Vieux-Port, le patron qui avait juré de dire la vérité sous peine de mort répondait aux questions et présentait ses patentes. Les siennes étaient toutes nettes. Il répéta à deux reprises, comme sous l’effet d’une fierté personnelle : « il n’y en a point une seule qui soit "soupçonnée" ». Les consuls de France de toutes les échelles du Levant qu’il avait touchées les lui avaient remises pour attester de ce que son navire était exempt de la peste. Le capitaine obtint la libre pratique qui l’autorisait à mouiller dans le Vieux-Port et à décharger sa cargaison.

Roucas se renseigna sur le parcours accompli par le Blanche de Castille. Tout son chargement venait d’Alexandrie. Contrairement au Grand-Saint-Antoine, il n’avait pas touché les côtes de Syrie.

L’interrogatoire étant terminé, il s’approcha de l’intendant de santé Tiran avec l’ardente intention de lui clamer la vérité.

La peste était aux portes de Marseille !

Sorti de nulle part, Jaume, l’homme du premier échevin Estelle, abattit sa main sur son épaule.

« Je vois, mon jeune ami, que de puissants scrupules vous animent. Croyez-moi, ils sont inutiles. Comme vous venez de le constater par vous-même, une muraille de précautions protège notre cité. »

Il avait le regard d’un serpent venimeux. Des gouttes de sueur grasse rampaient dans son cou. Sa perruque était de la qualité de celles que loue, avec une mauvaise épée, le concierge de Versailles au visiteur, sans fortune ni noblesse, désireux de pénétrer dans le Palais.

« Cet homme est un rat », pensa Barnabé qui, incommodé par son haleine de boyaux pourris, songea un instant à lui prescrire le bouillon de moules marinées dans du sang de cochon de lait, propre à lui assainir la bouche.

Le secrétaire, qui avait reçu Roucas et l’avait entendu dénoncer la peste, s’approcha. Deux soldats en armes l’encadraient. « Ces messieurs vont vous raccompagner. » L’âme damnée d’Estelle le salua d’un signe de tête, puis lui tourna le dos.

Leurs mousquets au poing, ses sévères geôliers l’escortèrent jusqu’à la barrière de la Consigne.

En proie à d’affreuses pensées, les jambes lourdes, Barnabé prit la direction des Accoules et de la maison de son oncle.

À peine avait-il parcouru une demi-lieue qu’un cavalier, portant la livrée du premier échevin Estelle, le força à se ranger sur le côté. L’homme galopait à bride abattue. Renversant sans se retourner ceux qui ne lui laissaient pas la voie libre, il disparut dans un nuage de poussières, d’insultes et de malédictions.

L’étrange messager avait marché sur un pauvre pêcheur en guenilles. Roucas lui prit son pouls. Assurément, l’homme vivait encore. N’ayant point de confrère avec qui disputer, il disputa avec lui-même. Amputer ou ne point amputer, telle était la question. Ses délibérations l’amenèrent à ordonner un bain d’eau glacée, suivi d’une flagellation d’orties. En jouant du froid et de l’échauffement, la peau ainsi ravivée retendrait les os dans leurs axes et conjurerait l’hémorragie.

Le succès probable de ce sauvetage lui remit de l’espérance dans le cœur.

Un moment après, c’est un grand jeune homme coupé en deux par la fatigue et l’exaltation qui tambourinait à la porte de la maison de l’abbé Doffyl.

Barnabé avait oublié sa clé. Le souffle suspendu, vibrant d’impatience et de joie, il guettait l’instant où Guenièvre se jetterait à son cou.

La serrure grinça. Une vieille, à la figure revêche, lui ouvrit. Elle aurait pu être la sœur de la sorcière qui, la veille au soir, sur le Vieux-Port, lui avait craché au visage ses malédictions infernales.

En courant dans l’escalier, Barnabé cria le nom de sa fiancée comme un noyé aspirerait sa dernière goulée d’air avant de sombrer.

Un méchant désordre régnait dans la maison. Des meubles renversés, des vases brisés attestaient une lutte brutale.

La bonne femme le rejoignit en ricanant.

« Cette obstinée refusait de suivre les envoyés de Monsieur Estelle.

– Et mon oncle ? Et Frédéric ? Où sont-ils ?

– Ils prient dans le cabinet de Monsieur l’abbé. »

Repoussant brusquement la vieille, Roucas se précipita dans la pièce où Doffyl donnait ses leçons au petit frère de Guenièvre.

Nu, la taille ceinte d’un simple bout d’étoffe nouée autour de sa taille, l’enfant, à genoux, avait reçu les verges et faisait pénitence.

L’ingrat avait tempêté pour suivre sa sœur que l’abbé avait prêtée pour quelques jours au premier échevin Estelle, dont une domestique était souffrante.

Pour pallier à son absence, lui-même avait pris à son service la tante du gros bedeau de Saint-Laurent, qui lui avait ouvert la porte.

– Je vais de ce pas chercher Guenièvre, s’enflamma le jeune homme.

– Point de hâte ni d’imprudence, mon neveu. Trop de bruit pourrait lui causer un tort considérable. Des pirates mahométans croisent au large de Marseille. Ils aiment l’or et les filles à la peau très blanche. Les flibustiers ottomans sont comme les épidémies. Il ne faut pas les laisser nuire à la tranquillité du négoce.

Dans l’autre pièce, la vieille ricanait encore. Elle ressemblait terriblement à la sorcière du Vieux-Port.


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Retrouvez l'épisode 5 le lundi 5 août

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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