Histoire courte : Barnabé Roucas - Épisode 3 - « Maudit soit ton rêve de bonheur »
Nouvelle

Histoire courte : Barnabé RoucasÉpisode 3 - « Maudit soit ton rêve de bonheur »

01.08.2013

Résumé de l'épisode précédent : 
Le jeune docteur Barnabé Roucas est appelé à bord du Grand-Saint-Antoine, navire revenant d'Orient, chargé d'une cargaison précieuse. A son bord, la peste. Les armateurs le contraignent à dissimuler la vérité.
> Par Bertrand Ailleret

  • hc3

La tartane voguait à vive allure vers l’antique cité phocéenne.

À son bord, Jaume, l’abbé Doffyl et Barnabé Roucas, auxquels s’était joint l’éminent docteur Lachaux, contemplaient l’horizon. Des pâleurs jaunes et roses s’éveillaient sur la mer sereine comme une grande paix. De ces hommes, seul Barnabé avait l’âme assez neuve pour frissonner devant toute cette beauté. L’air pourtant était doux. Le triomphe du soleil viendrait plus tard. Comme le Grand-Saint-Antoine et ses fabuleuses promesses de fortune, il viendrait du levant.

Quand Barnabé fermait les yeux, l’astre du jour virait au violine du grand deuil. Les oiseaux de mer se paraient d’un noir sale, humide, rappelant la terre des caveaux. Des hordes de rats envoyées par le Diable s’engouffraient dans les ruelles. Sans distinction d’âge, de sexe ou de condition, ils mordaient à la gorge tous les habitants de la ville. Il n’y avait plus d’abris, plus de maisons. La bête à mille gueules tuait tout ce qui vivait.

« La peste. » Le nom maudit résonnait dans sa tête avec une violence de forge diabolique.

Ses compagnons l’arrachèrent à ses sinistres méditations. L’abbé déballait un plein panier de victuailles. Le vin rosé, le pâté de poisson et le pain rond de la mère Pignol lui remirent de la vie dans le ventre.

Le soleil avait crevé la nuit comme une lame, un abcès. Les quais, la ville vibraient. La sensation de force et de jeunesse venait de partout.

Ils se rencontrèrent sur le seuil de la maison de l’abbé. Guenièvre s’en allait chercher l’eau du jour à la fontaine. Barnabé lui proposa son aide.

« Ce n’est point là une tâche pour un docteur », s’inquiéta la jeune fille. Elle disait vrai, mais il était homme à aimer rendre service. Sa vaillance et, se retint-il d’ajouter, son cœur lui étaient entièrement dévoués.

Ils descendirent la ruelle jusqu’à la fontaine des Accoules.

Gauchi par la fatigue d’une nuit de veille étrange et l’assaut puissant des sentiments, son grand corps le gênait. Il buta sur une pierre et tomba grotesquement à genoux aux pieds de l’objet de sa flamme.

À Versailles, il eût été un homme perdu. Il est des hontes auxquelles aucune amante n’ose s’exposer. Un homme qui tombe seul n’est plus un homme. Dans les venelles pentues et puantes des bas quartiers de Marseille, le ridicule ne tue personne. Il fait rire comme une nourriture dont on sait se réjouir quand on a presque toujours faim.

« Peuchère, regardez-le ce grand maladroit ! Ça s’habille comme un docteur et ça ne sait pas marcher ! », s’exclama une matrone grosse comme une pitié de carnaval. Déjà on s’esclaffait, déjà on se le montrait du doigt.

Guenièvre s’interposa. « Mais justement, c’est un docteur, un grand docteur même ! »

Un murmure d’admiration s’éleva du petit attroupement. La timidité n’est pas le trait de caractère dominant de la commère marseillaise. Après s’être assurées qu’il ne leur prendrait pas un sou, toutes le pressèrent de questions. Il leur répondit comme s’il eut été le docteur Lachaux en personne.

À celle-ci qui se plaignait de maux de tête, il prescrivit du bouillon d’âne mort de vieillesse, à celle-là, qui crachait des glaires plus verdâtres que des coquillages pourris, des fumigations de thym et des cataplasmes de couenne de lapin, à cette autre, enfin, boiteuse de la pointe des pieds au sommet du crâne, des purgations les jours pairs de lune ascendante pour rétablir la symétrie de ses membres.

Guenièvre souriait comme Jeanne d’Arc le jour où elle avait sauvé le Dauphin Charles.

Ils durent fendre la foule grossissante des corps malmenés par l’existence et les ans, venant à lui tel un flot de pèlerins dévots et valétudinaires.

Dans ce court moment de forte confusion, Guenièvre avait pris la main de Barnabé dans la sienne. Une épée de joie avait fendu son âme en deux.

Enfin, tout auréolés de gloire, ils parvinrent à la fontaine.

Des femmes, certaines vieilles comme la Tour du Roi René, d’autres jeunes, comme ce matin de mai, toutes se criant des malédictions garanties par le Diable ou des amitiés sanctifiées par la Madone, se pressaient autour du frêle filet d’eau. Il fallait de la nécessité et de la patience pour supporter ces disputes et ces enjôleries. À quelques pas de là, deux chiffonnières se battaient pour un bout de drap troué. Comme cela se voit souvent chez les chiens, la plus petite était la plus hargneuse. Emporté par son héroïsme, Barnabé s’avança pour les séparer et panser leurs plaies. La grosse femme qui avait été la première à rire de sa chute et qui, maintenant, le vénérait avec la fierté d’une mère de Maréchal de France, le retint par la manche de son bel habit noir.

« N’y allez point. C’est une sorcière. La plus enragée des sorcières. Quand elle vous jette un sort, c’est Satan qui parle, et je vous jure qu’il a la langue bien pendue.

– Allons, Madame, nous autres, hommes de science, ne redoutons point la sorcellerie. »

Barnabé voulut asseoir sa supériorité. Il risqua un mot qui le rangerait définitivement parmi les gens d’esprit qui ont vu le monde. Dans un demi rire un peu hautain, il ajouta : « J’ai un ami à la Cour, il n’y a qu’à Versailles que les femmes ont des langues de vipères. »

L’énorme commère roula des yeux de rascasse affolée. « Je vous aurais prévenu. Fuyez-la comme la peste ! »

Roucas recula d’un pas.

Ils remplirent leurs seaux et regagnèrent la maison sans se dire un mot. La charge les essoufflait. Un enchantement s’était brisé.

L’abbé donnait sa leçon de catéchisme à Frédéric, le petit frère de Guenièvre. Pour que la parole de Dieu parvienne plus vite à l’enfant, il le tenait serré sur ses genoux et lui parlait dans le creux de l’oreille. D’une main, il maintenait son bréviaire, de l’autre, il lui caressait ses longs cheveux blonds d’ange pur, enfanté par une vierge dont les Evangiles auraient omis de livrer le nom.

Barnabé voulait parler à son oncle. Du Grand-Saint-Antoine, de Guenièvre et des promesses du docteur Lachaux. De Guenièvre, surtout.

Le cœur lui manqua. Il craignait de devoir céder son âme à l’abbé contre le droit d’épouser sa jolie servante. Au nom de l’amour, il voulait rester un homme. Depuis la nuit passée, il était hanté par des questions de fierté et d’honneur.

Un laquais du recteur de l’Hôtel-Dieu vint le quérir.

Le docteur Lachaux était bon plaideur. Le plus haut dignitaire de l’hôpital l’accueillit avec toutes sortes de civilités. On lui promit une carrière, de la considération et un début de fortune.

Mettant ses pas dans ceux de son nouveau maître, toute la journée il visita des malades, ordonna des remèdes que préparerait l’apothicaire, décida des amputations que pratiquerait le barbier-chirurgien et procéda lui-même à moult saignées qui auraient écœuré  un vampire.

En rentrant, il se précipita dans la salle basse de la maison où Guenièvre préparait le souper.

Il lui prit ses mains dans les siennes et, comme dans un roman de chevalerie, les baisa en lui déclarant sa flamme.

Tard dans la nuit, c’est un homme trop épuisé pour dormir, trop transporté d’amour et d’espérance pour rester en paix à lire un traité des remèdes à apporter contre les fièvres pesteuses et non pesteuses qui s’aventura sur les quais du Vieux-Port.

C’était à l’heure des bordées de marins, des détrousseurs et des ivrognes de tavernes, c’était à l’heure des chats noirs et du danger.

Absent à la folie des hommes, indifférent aux hasards du vin, du jeu et du vice, Barnabé Roucas marchait en rêvant à son amour.

Soudainement surgie des enfers, elle fondit sur lui.

« La peste, la peste ! »

Il lui fallut une poignée de secondes pour reconnaître la vieille que, le matin, il avait vue se battre avec une chiffonnière.

Lui crachant au visage, elle lui cria encore : « Maudit soit à jamais ton rêve de bonheur. »

Il voulut se défendre.

Déjà, la sorcière avait disparu.


Réalisé en collaboration avec logo_short_edition1.png

 

Retrouvez l'épisode 4 le vendredi 2 août.

Source : Lequotidiendumedecin.fr

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