Didier Tabuteau : « La loi catalyse un malaise profond et ancien des médecins »

Didier Tabuteau : « La loi catalyse un malaise profond et ancien des médecins »

18.03.2015
Le responsable de la chaire santé de Sciences Po apporte son éclairage historique sur l’opposition des médecins au projet de loi de santé.
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LE QUOTIDIEN : Les médecins et les internes ont massivement manifesté dimanche contre la loi de santé qui arrive à l’Assemblée. Comment expliquez-vous cette poussée de fièvre médicale ?

DIDIER TABUTEAU : Il y a clairement une inquiétude très large qui s’exprime et qu’il faut entendre, mais qui va en réalité bien au-delà du projet de loi de Marisol Touraine. C’est une angoisse sur l’évolution du système de santé avec, d’une part, la place respective de l’hôpital et de la médecine de ville à l’horizon de dix ans et, d’autre part, la place respective de l’assurance-maladie et des complémentaires.

La loi cristallise ou catalyse un malaise plus profond et ancien des médecins. On peut même parler de crise identitaire ou de génération. La France a connu un système de santé en croissance depuis 1945 – à la fois des budgets et des effectifs – porté par une dynamique forte de moyens et de professionnels nouveaux qui corrigeaient les lacunes. Depuis dix ans, on est entré dans un système en régulation durable qui inquiète car les modes de régulation, justement, ne sont plus les mêmes.

Même si les craintes sont plurielles, ce projet de loi semble particulièrement contesté, y compris par les jeunes…

Le mouvement d’opposition à un projet de loi est quasiment systématique dans le secteur. Le fait que des étudiants, internes et chefs de clinique s’intéressent à la construction du système de santé, c’est ce qui peut arriver de mieux.

Mais quand je regarde le passé, je constate que toutes les grandes réformes ont été faites dans un contexte très difficile, parfois douloureux. En 1980, lorsque le gouvernement impose le secteur II, il y a la grande manifestation des médecins sur le pont Alexandre III. Les « mesures Evin » (1989/1990) de transformation des modes de régulation ont entraîné aussi des conflits très durs. En 1996, le plan Juppé a soulevé une forte hostilité. Quant à la loi Bachelot, en 2009, elle provoque aussi une mobilisation assez massive. Finalement, la seule grande loi de restructuration qui est passée facilement, à l’été, c’est la loi Douste-Blazy d’août 2004 qui réforme l’assurance-maladie et… pose les complémentaires comme pilier naturel du système de santé.

Comment percevez-vous l’hostilité des libéraux au tiers payant généralisé ?

C’est le révélateur du malaise. Deux éléments sont ici très importants.

Il y a en premier lieu l’inquiétude parfaitement légitime des médecins sur la complexité, les risques d’impayés, les retards, la perte de temps. Il est normal que cette question se pose et que les médecins soient absolument intraitables. Non seulement le tiers payant ne doit pas être une charge pour les médecins, mais il doit même libérer du temps médical ! Cela suppose qu’il y ait un seul payeur, qui soit la Sécurité sociale.

Le deuxième volet, c’est la valeur symbolique du tiers payant, et le fait de dire qu’il fait perdre de l’indépendance professionnelle aux médecins. Cette question n’est pas nouvelle, elle a même presque 100 ans. Le syndicalisme médical français s’est construit sur l’opposition au tiers payant ! Il y a la crainte ancienne du lien de dépendance vis-à-vis de l’assurance-maladie mais surtout, aujourd’hui, la crainte du joug des complémentaires santé. C’est pourquoi on retrouve à la fois la critique d’étatisation et de privatisation. Je crois que les médecins ont raison sur le risque vis-à-vis des complémentaires. Le meilleur garant de l’indépendance des médecins dans un système moderne, c’est la Sécurité sociale.

Pour autant, l’hypothèse de l’extension du tiers payant ne doit pas être remise en cause. Le patient devait avoir le libre choix.

Peut-on sortir par le haut de ce bras de fer ?

J’en suis convaincu. D’abord, il y a des points de la loi qui peuvent être réglés dans la négociation ou par des amendements. Il ne faut pas oublier que, jusque dans les années 1980, les médecins ont construit le système de santé pratiquement sans les pouvoirs publics. La nouveauté, c’est que désormais les réformes se font avec les médecins mais aussi avec d’autres partenaires. Cela engendre des tensions.

Ce projet de loi sera examiné en procédure accélérée. Le gouvernement n’a pas envie que les débats s’éternisent…

C’est assez classique. Franchement, je pensais que ce serait le cas dès le départ. Pour ce genre de réforme, il n’est pas rare qu’il y ait un temps très long de préparation pour la première lecture, et puis ensuite on passe à la commission mixte paritaire.

Sur le fond, on n’a pas encore trouvé le bon moyen pour préparer au long cours les grandes réformes de la santé à l’horizon de 10 ou 20 ans avec l’ensemble des partenaires autour de la table – libéraux, hospitaliers, associations de patients… Il faut pourtant imaginer et gérer ensemble ce passage d’un système de santé en expansion à un système de régulation. Il y a quelques années, j’avais proposé un « Ségur » de la santé (sur un an par exemple), j’y crois toujours. Et les jeunes médecins n’attendent que ça.

Propos recueillis par Cyrille Dupuis
Source : Lequotidiendumedecin.fr
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