Violences et passe-droits aux urgences : les confidences brutes d’une aide-soignante

Violences et passe-droits aux urgences : les confidences brutes d’une aide-soignante

06.09.2013
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On l’avait prévenue avant sa prise de fonctions : tout défile aux urgences. Ça ne pourra pas être pire que la réanimation, s’était-elle dit. « Je m’attendais aux gens qui ont trop bu. Pas à ça », commente Rose*, qui essuie chaque jour ou presque des insultes, des menaces.

Rose est hôtesse d’accueil au service d’urgences d’un CHU dans l’Ouest de la France. Cet été, elle a porté plainte après avoir été menacée de mort durant son service. Par peur des représailles, elle préfère taire son nom. L’aide-soignante accepte de témoigner pour attirer l’attention des politiques : « L’insécurité, ce n’est pas qu’à Marseille. On se fait agresser tous les jours. »

« Ici, on refuse d’attendre »

En réanimation, Rose voyait des corps fracassés, des vies brisées. Au SAU, il y a bien sûr les urgences vitales. Mais il y a aussi toutes ces personnes qui arrivent et exigent une radio, un médicament, une hospitalisation. Sans raison valable, et sans passage par la case médecin traitant. Rose dit que c’est tous les jours. Elle cite des exemples.

« L’autre fois, une jeune femme a voulu qu’on lui retire ses faux ongles car la colle était trop forte. Quand je lui ai conseillé un généraliste, elle a ri. L’an passé, un monsieur arrivé de Paris en ambulance avec sa mère a exigé qu’elle soit hospitalisée ici, sans rendez-vous. Les médecins étaient fous, d’autant qu’à Paris la dame était bien prise en charge. Quand il a compris qu’ils devaient partir, le monsieur a exigé une ambulance. Il disait qu’il ne pouvait pas payer le train. Il a fait le pied de guerre, et il a eu son ambulance jusqu’à Paris. C’est une honte. On vient ici car c’est gratuit. Pour une piqûre de moustique, un mal de gorge. Et on refuse d’attendre. »

Coups de tête dans les vitres

Cet été, l’ambiance a dégénéré un soir dans le service. Pas d’arme comme à Marseille, mais des menaces verbales. Le patient, en liberté conditionnelle, a voulu passer devant tout le monde. Le ton est monté, il a appelé du renfort avec son portable. Cinq jeunes sont arrivés.

Les hôtesses d’accueil leur ont bloqué l’accès en fermant les portes des urgences. Coups de tête dans les vitres. « Ils disaient : "on va vous tuer". Ils ont vu nos noms sur les badges. » Rose a appelé la police. Le lendemain, elle a déposé plainte avec une de ses collègues. Le CHU a porté plainte aussi.

« On prend des bêtabloquants le soir »

Rose voudrait qu’un tabou tombe, que les langues se délient. « J’aime mon métier, je n’ai rien à reprocher à l’institution. Mais ce qui se passe à l’hôpital n’est pas normal. Il faut le dire. Raconter que les gens envoyés par les associations ou le SAMU social passent devant ceux qui ont travaillé toute une vie, parce qu’ils nous menacent et qu’on a peur. Dire que l’on pleure parfois aux toilettes. Ou qu’on prend des bêtabloquants le soir à la maison ». Le fils de Rose a patienté six semaines avant d’être opéré d’une fracture de la mâchoire. Il avait emprunté le parcours de soins classique. Elle-même a attendu trois mois pour une mammographie.

« Je ne suis pas raciste, reprend l’aide-soignante. Mais j’en ai marre de ces gens qui ne nous aiment pas, et qui estiment que tout leur est dû parce que "c’est la France". C’est ce qu’ils nous disent, à chaque fois qu’on essaie de les adresser vers un généraliste ».

Les généralistes de la maison médicale de garde adossée au CHU, justement, font grise mine. L’un d’eux a déboulé aux urgences récemment. En colère. Il n’avait pas vu un patient de la soirée, et a accusé l’hôpital de ne pas jouer le jeu pour se faire de l’argent, raconte l’aide-soignante. Les hospitaliers, selon Rose, sont écartelés. « Si on dit qu’il faut voir un généraliste ou la PASS [permanence d’accès aux soins de santé, NDLR], ça se passe mal. Alors parfois les infirmières cèdent, et les patients les plus menaçants passent en premier, devant les vraies urgences. »

Bobologie

Depuis peu, dans ce CHU, tous les patients qui franchissent la porte des urgences ont droit à un dossier de pré-admission. La tentative pour désengorger les urgences s’avère contre productive, selon Rose. Une fois les étiquettes à leur nom en main, explique-t-elle, difficile de faire entendre à certains que pré-admission ne signifie pas admission automatique. Et les urgences se voient contraintes de prendre en charge, sous la pression et la menace, des cas de bobologie qui jusqu’à il y a peu étaient adressés ailleurs.

« À côté des brancards, l’hôpital a créé un circuit debout pour les fausses urgences. Le bouche à oreille a marché très vite, glisse Rose. Et on voit arriver des gens, souvent les mêmes, qui viennent là comme s’il s’agissait d’un cabinet médical lambda. Ce n’est vraiment pas normal, tout le monde le sait, mais personne ne dit rien ».

* Prénom d’emprunt

DELPHINE CHARDON
Source : Lequotidiendumedecin.fr
Commenter 53 Commentaires
 
02.01.2014 à 09h05

« Cette évolution de la médecine ne fait qu'illustrer le fait que "ce que l'on ne paye pas n'a aucune valeur". La gratuité de ma médecine actuelle pour une partie de la population (celle qui contribue Lire la suite

Répondre
 
31.12.2013 à 21h29

« Et oui,il va falloir se faire respecter et avant tout par ceux qui nous dirigent.
La médecine a un prix et il faut que les gens le sachent !
En nous agressant ils scient la branche sur laquelle ils Lire la suite

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12.09.2013 à 21h36

« Pourquoi un médecin hospitalier "plein temps" peut statutairement utiliser les locaux, le personnel et le matériel de l' hôpital pour un "secteur prive" alors que les généralistes libéraux doivent Lire la suite

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09.09.2013 à 19h32

« On devrait mettre fin à la gratuité de la connerie, ça remettrait peut être de l'ordre dans la notion d'urgence. Les médecins devraient avoir le droit de faire payer les consultations non urgentes, Lire la suite

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Anne-Claire M Médecin ou Interne 14.09.2013 à 14h08

« Il y a une bonne vingtaine d'années, un copain "IMG" de garde aux Urgences (et à cette époque-là il n'y avait pas de senior), couché vers 5h du matin, fut réveillé vers 7h pour un jeune cadre dynami Lire la suite

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13.09.2013 à 12h17

« Tout à fait d'accord avec l'exemple classique cité. Il s'agit d'un problème d'éducation à la santé de ces personnes, vaste débat. A quand un changement comportemental. Si tant est que nos enfants co Lire la suite

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09.09.2013 à 10h32

« Infirmier aux urgences, je ne peux que m'insurger face aux propos tenus par ma collègue. Qui sommes nous pour juger de la légitimité du motif de consultation ? Le problème est que beaucoup de soigna Lire la suite

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01.01.2014 à 22h04

« Je ne sais pas où vous travaillez comme infirmier mais les piqûres de moustiques n'ont rien à faire aux urgences, il faut arrêter les c...
Je suis MG, libérale, dans un petit village, semi-rural, j' Lire la suite

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31.12.2013 à 19h24

« Excusez-moi mais je participe moi-même aux gardes au SAU et je suis d'accord avec les propos de l'article! le SAU n'est pas un service de soin de ville. Il est urgent de valoriser les gardes des gén Lire la suite

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