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Le secret de la passagère enceinte

 08/08/2012
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Il y a quelques années, février, départ avec ma femme et mes quatre enfants, direction Pointe-à-Pitre, un gros porteur, Boeing 747.

L’avion plein, 8 heures de vol. C’est le soir. L’appareil a décollé depuis soixante minutes, les hôtesses commencent à laisser les passagers un peu en repos après les présentations habituelles du matériel et la distribution de lingettes.

Une voix se fait entendre : « Y a-t-il un médecin à bord, si oui, nous le remercions de se présenter rapidement à l’hôtesse principale au pont supérieur. »

J’écoute alors de la musique, ma femme se penche vers moi. Rapidement deux de mes enfants arrivent, étant eux-mêmes installés plus à l’arrière de l’appareil. « Papa, on a dit que tu étais médecin, etc. »

Je monte.

Une hôtesse qui semble être la responsable s’entretient avec deux autres personnes, une femme, un homme. Tous deux également médecins.

La poudre d'escampette des confrères.

Chacun débite ses fonctions, lorsque j’annonce pédiatre-réanimateur, mes deux collègues, l’un médecin du travail, l’autre je ne sais plus, prennent gentiment la poudre d’escampette, non sans m’avoir dit qu’ils restaient à ma disposition en cas de besoin.

J’aperçois alors, dans la double paroi du Boeing, derrière la cabine de pilotage, une petite couchette sur laquelle est installée une femme d’environ 35 ans, pâle, une main sur le front, sueurs.

L’hôtesse remet ma carte de professionnel de santé à une de ses collègues et m’ouvre trois grosses mallettes à faire pâlir d’envie le Samu. Tout y est, lecteur de glycémie, tensiomètre bien sûr, mais aussi défibrillateur, appareil ECG portable, ph-mètre.

J’ai beau annoncer que je ne suis spécialiste que de l’enfance, ça passe.

Hôtesse ou infirmière ?

Je me sens seul. Avec une vraie professionnelle à ma droite, l’hôtesse, qui déjà se charge de vérifier la glycémie sur une goutte de sang prélevée au doigt ; elle sait faire, je me sens bien secondé.

Je me penche sur cette femme allongée, pouls bien perçu, accéléré, délicieusement amorti par le bruit de fond des réacteurs et de la vitesse. La femme me parle, elle est consciente, abandonne son bras, me laisse ouvrir son chemisier, la TA est basse mais pas alarmante. Examen de la bouche, du cou, les yeux, les muqueuses, j’ouvre davantage son chemisier, ainsi que son pantalon, j’accède à son abdomen. Il est souple, elle n’a pas de fièvre, elle ne vomit pas, sa conscience est bonne, mais elle est faible.

Je lui fais répéter des chiffres, des mots, je lui demande son âge, l’heure qu’il est, sa destination pour apprécier sa vigilance : elle est bien avec nous et n’est pas désorientée. Elle n’a aucun antécédents médicaux.

Je continue mon examen.

Le foie, la rate, les fosses iliaques, je descends professionnellement, ses pouls fémoraux sont bons, les pédieux aussi.

Je me rassure.

La glycémie est un peu basse.

Je me rassure davantage. Je donne par voie orale ce qu’il faut.

La femme reprend des couleurs et me demande de me rapprocher.

Je m’exécute.

Mon oreille gauche contre sa bouche, toujours ce bruit ambiant.

« Mon mari est-il là ? Il ne faut pas qu’il entende. »

Je me retourne. Le mari est parti à la recherche de quelques documents officiels. La voie est libre.

« Docteur, je suis enceinte, je ne veux pas que mon mari le sache, je ne veux pas garder le bébé. S’il vous plait je compte sur vous, je vais déjà beaucoup mieux. »

Elle va en effet mieux.

À cet instant arrive le commandant de bord. « Docteur, comment est la situation. Un mot de vous et je fais demi-tour. »

Première fois de ma vie pour une telle question.

Retour à Orly pour plus de 400 passagers et un astronef de 4 réacteurs et un commandant qui attend, lourde responsabilité.

Je lui demande cinq minutes.

Cinq minutes plus tard, il est là. Je suis rassurant et lui confirme que nous pouvons continuer, la situation est maîtrisée.

La chance des héros.

La femme passera encore deux bonnes heures dans sa couchette à se reposer, chouchoutée.

Mes enfants auront l’impression que leur père était une sorte de héros.

Ma femme me demandera quel âge avait cette femme.

Et six mois plus tard je recevrai un aller-retour pour New-York en guise de remerciements.

J’ai eu la chance que le diagnostic soit facile.

J’ai été impressionné par le matériel mis à disposition. Je n’aurais probablement pas su me servir de la moitié.

À l’arrivée, cette femme me gratifia d’un large sourire.

> Dr Arnault PFERSDORFF, pédiatre réanimateur, Strasbourg

 
Les Commentaires | 5 commentaires
 
Le 10/08/2012 à 15h35
« Eh bien dr Seroussi vos voyages ne sont pas tristes! » Dr Nioupin BOUABLE Emma, medecin anesthésiste réanimateur.
Le 08/08/2012 à 16h58
Profession : Médecin
« BRAVO ARNAUD ! » PHILIPPE
Le 08/08/2012 à 15h46
Profession : Médecin
« Ils sont sympas dans les avions car à la SNCF, pas de vrais remerciements; je ne voyage pas bcp en train mais j'ai bien été appelée 5 à 6 fois, pour un blocage méniscal, un lombago, une gastro entérite chez un nourrisson, une crise de tétanie, une acidocétose diabétique chez un jeune ayant arrêté son insuline depuis 3 jours... et là aussi quand je dis que je suis pédiatre, tous mes confrères s'en vont... La trousse à Pharmacie est très pauvre. on ne vérifie pas notre qualification professionnelle et on ne bénéficie pas d'un AR sur une ligne. Mais nous engageons bien sur notre responsabilité. Néanmoins je me déplace et me déplacerai toujours quand c'est nécessaire. » Dr F. de C.
Le 08/08/2012 à 09h06
« Quelles sont les obligations d'équipement à bord et les compagnies sont-elles plus ou moins bien équipées? »
Le 08/08/2012 à 08h24
«Je me souviens dun vol Los Angeles Paris où, toute lumière éteinte, j'entends "on demande un médecin" sur un ton à peine perceptible. Je me présente et on me dirrige vers les premières par un escalier (Boing 747 Air France) pour découvrir une femme allongée à même le sol et apparemment consciente mais très souffrante. Assez rapidement, je compris qu'il s'agissait de règles très douloureuses et comme elle parlait américain et rassuré par la tournure des choses je passais le relais a un médecin américain arrivè derrière moi. Le chef steward ma proposé deux cartouches de cigarettes que je refusais ne fumant pas. Il me dit alors "comment cela été vous n'avez pas eu de problème car la dernière fois que l'on a fait appel à un médecin ce dernier est tombé dans les pommes." Je le rassurais et au retour vers mon siège, j'ecarquillais les yeux car entre deux travees de sièges émergeait une tête à même le sol. Emporté par mon élan je me penchais pour decouvrir un individu tellement grand qu'il m'avoua n'avoir rien trouvé de mieux que de s'allonger de tout son long aux pieds des passagers complaisants. Deuxième et dernière émotion. » Hugues Seroussi, médecin généraliste

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